sprechgesang

1 - "<i>Mirage - reflet</i>"

mardi 18 octobre 2005, par Erwan Tanguy

1 - "<i>Mirage - reflet</i>"
Mirage
photographie de Caroline Ablain

Derrière il y a la ville, bruyante, assourdissante
Derrière je vois ciel bleu et façades d’immeubles floues
Floues dans ce reflet métallique, ce reflet sourd où aucun bruit ne passe
Je regarde pour ne pas voir
Les marques de la ville sont là aussi pourtant
Graffitis, affiches déchirées, autocollants, traces de doigts, de vie, pollution

Tu es derrière aussi, tu ne dis rien, tu captes, tu emprisonnes mon regard pour qu’il devienne le tien, tu me dessaisis, me fantomatises

Je deviens une âme perdue dans le flou de cette ville, de l’image de cette ville dont je ne peux rien saisir précisément, je devine là un balcon, là une rue qui s’enfuit, et je remarque que je ne vois pas ton reflet, comme si je ne pouvais le voir, qu’il serait trahison, trace trop visible, qu’il serait trop que je ne puisse supporter

Tu évites avec soin l’autoportrait, me laisses face à l’image, aux énigmes qu’elle porte, qu’elle traîne même, tu vois derrière les messages qui s’accumulent sur les plaques métalliques, tu vois cette ville mieux que

Je ne pourrais jamais la voir, elle restera floue, voilée, le terme exact, je suis figé face à ces plaques métalliques, ne pouvant m’imaginer la ville derrière qu’à travers ce reflet

Tu es déjà loin, saisis d’autres aspects qui m’échappent

Derrière moi la ville, je la sens vibrer malgré ma surdité, malgré la distance, je la sens vibrer ah quel voyage dans tes yeux

Tu avais une chambre dans un des immeubles en face, une pension agréable et modeste, avec un minuscule balcon te permettant de manger dehors le midi, à porter de ville, à porter de la vie qui grouille quelques étages plus bas, cette vie que tu poursuis à travers tes nombreux voyages

Je reste immobile dans ton voyage
Le nez sur les plaques métalliques
Je ne me demande pas ce qu’elles cachent
Chantier ou restauration de façade
Peut-être la façade de l’immeuble où j’ai loué une chambre, dans une pension un peu miteuse, encore au-dessus de mes moyens, et je sais que cela m’éloigne de toi, que je suis l’âme perdue autour de laquelle

Tu tournes
Mais tu ne me vois pas

Je persiste, reste là, attend, parce que je suis libre, à travers cette image floue, je suis libre

Tu ne sais pas si je suis libre ou non, tu ne crois pas, tu ne me vois pas, vraiment pas

Je n’ai pas de reflet sur les plaques métalliques, je suis absent, là pourtant bien là à regarder et à savoir que derrière la ville, que derrière toi saisissant l’instant, mais de l’image nous disparaissons

Tu n’as saisi que l’image, que les traces, vois la marque de ma main que

J’ai posé là sur la plaque la plus proche, ma main pour y laisser mes empreintes, qu’elles témoignent de mon passage, même si, dans quelques temps, la pluie, ou un employé municipal, de la plaque ma main et la trace laissée auront disparu, lavée délavée, de la poussière de la crasse parmi la poussière et la crasse, j’aurais disparu et rien ne dit dans cette image que j’y étais

Tu me dis : « Tu n’y étais pas, je ne t’y vois pas, je ne t’y vois plus, je ne veux pas t’entendre, tu as disparu oui et jamais je ne chercherai à te retrouver, je saisis la réalité dans le flou, je saisis ton absence où les matières se dressent en cité »

Les matières qui se dressent en cité, j’ai beaucoup aimé t’entendre le dire, je voyais comme ces roches qui d’un tremblement de terre deviennent des montagnes, rugissant des profondeurs de la terre, je voyais des cités humaines venues de nulle part s’approcher orgueilleuses du ciel, sans que les hommes y soient pour quelque chose, des bâtiments énormes, atteignant des kilomètres de hauteur, se consolidant les uns sur les autres, par cette phrase tu me faisais voir des villes jusqu’à là ignorées

Même si je reconnais qu’en parlant de matière, ce ne sont pas les hommes en général que tu exclus mais juste moi, juste ma présence que tu refuses, tu me la refuses

Tu montres l’image

Je ne sais comment

Tu montres l’image et tu démontres ainsi mon absence
« Sur cette image, la ville floue continue frénétiquement son mouvement perpétuel, alors qu’elle ne donne d’elle qu’un flou, qu’une absence de profondeur dès qu’on la regarde à travers un reflet, comme ces plaques métalliques qui protègent les piétons et la rue d’un chantier quelconque. Regardez, d’elle n’apparaît que des hypothèses de maisons, d’immeubles, de rues, de véhicules, de passants, tout est flou, tout disparaît »
Tu parles maintenant en exposant ton image

Je suis toujours là, près de ces plaques métalliques, près de leurs images qui s’additionnent pour d’un puzzle devenir l’image que tu saisis, je suis plus encore fantôme que ce jour où tu la saisis, les invités qui t’écoutent me traversent sans me voir, ils acceptent ta vision et ce qu’elle oublie, ce qu’elle nie
Oh pas grand chose, juste ma présence, juste ma liberté, elle ne rentre donc pas dans ces images

Je regarde
A mon tour
Simplement
Je m’y vois malgré
Je sais que je suis là
Cette image c’est moi
Chaque plaque métallique
Chaque affiche
Autocollant
Graffiti
Mon ombre mais pas seulement
Ma matière
Je suis la matière ville qui se dresse
A travers cette image je le vois
Je me dresse en cité à moi tout seul de tout ce qui grouille en moi pour bâtir

Je regarde le pochoir, la tête du pochoir qui écoute de la musique peut-être, qui écoute mais je n’entends pas, derrière ce qui est trop bruyant, ça étouffe m’étouffe les sons, je suis désespérément sourd, que peut-elle écouter la tête du pochoir sur miroir métallique, quelle sorte de musique ou de radio, ou écoute-t-elle la rue, son casque branché sur un micro-trottoir lui permettant d’espionner à l’abri des regards de questions sans réponse, d’espionner les conversations, les divers bruits de pas de véhicules de frémissement du vent, avec un fond de musique quand même, j’imagine bien à sa tête une sorte de musique urbaine, d’un rythme qui traduit le mouvement perpétuel de cette masse instable de matières qui se dressent vers le ciel, une masse instable comme un produit chimique dangereux, mais sa tête ne me dit rien, ne parle pas, ne me dévoile aucun secret, ou alors je ne les entends pas
je suis désespérément sourd

Tu me l’as dit souvent du temps avant ma fantomisation, tu me l’as dit que je suis sourd

Jamais je ne t’entendais vraiment

Tu me répétais sans cesse les mêmes
Remarques
Détails
Comptes rendus de ta journée

Que je n’écoutais pas sans doute puisque je ne me souviens que des reproches, jamais du reste, est-ce cela le vide de ma présence dans cette image

Tu as saisis ce que je ne saisissais pas de toi, tu as saisis toute la beauté que tu remarques, par la magie - tu n’aimes pas ce mot « magie », il n’y a pas de magie selon toi mais du travail - par le travail de ton cadre, toute la beauté que tu contiens tu la transmets dans ces images que tu saisis, tu dis « non », tu disais « non » souvent parce que ça ne t’intéresse pas d’y réfléchir

Et je suis un fantôme dans ton regard, n’ai du temps que pour réfléchir, car pour ce qui est du corps, rien, pas de mouvement possible

Ce n’est pas l’image qui est figée
Je viens de comprendre ma place dans l’image, mon absence
L’image bouge encore, la rue, les immeubles, tout cela frémit au vent, tout cela continue son mouvement, alors que je, mon corps, dont je ne vois que l’absence, ce corps immobile, je me suis égaré dans le temps, je ne bouge plus, tout ce qui bouge, bouge depuis longtemps, je n’ai pas bougé, et cette image, ma dernière image, je ne bouge plus et ce que je vois non plus, aucun mouvement, je ne perçois plus rien

Non je ne suis pas mort
Quelque chose d’autre

Ce que je me raconte avec toi est prisonnier dans ce temps, ce temps je m’y suis retiré, je ne sais pas comment, par quel artifice, je suis à côté, perdu tellement perdu qu’il m’a fallu peut-être des années pour le comprendre, pour à mon tour saisir l’image

J’aurais espéré qu’il me suffirait de le dire, de le comprendre pour que mon corps à nouveau, qu’enfin je ressente à nouveau le temps qui passe, et qu’ensuite, le plus vite possible, je partirais te retrouver, mais pourquoi je ne comprends pas pourquoi encore je suis là encore

Tu m’écoutes à présent
Non toujours pas

Dois-je parler plus fort, dois-je hurler jusqu’à l’extinction de ma voix, dois-je te saisir le bras, t’attraper, te prendre dans mes bras comme je ne l’ai jamais fait, dois-je te faire comprendre que je ne suis plus un fantôme qui s’égare dans ta vie ?

Tu pourrais juste me demander pourquoi

Pourquoi je devrais faire tout cela

Y aurait-il un double sens

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