sprechgesang

3 - "cellule"

samedi 3 décembre 2005, par Erwan Tanguy (Date de rédaction antérieure : 1er décembre 2005).

3 - "cellule"
"cellule"
photographie de Caroline Ablain

Je me suis égaré d’une église à un monastère, tous les couloirs, je me suis perdu, jusqu’à cette grille, cette cellule qui avait été celle d’un homme d’Église important, un saint, je ne sais pas, je n’arrive pas à lire correctement la légende sur l’écriteau discret, plus précisément cette légende n’est pas traduite

Et je reste là, pris au piège, même si la grille ne m’enferme pas, elle m’imprègne, j’inspire cette atmosphère austère, j’entends une Fantaisie de Teleman, la huitième par exemple, pour flûte seule, les notes remplissent l’espace, et sur la table l’envie d’écrire, dans cette solitude, c’est cela qui m’enferme, je ne pourrais donc pas toucher cette table

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Fantaisie 8 - Teleman

La table se refuse à l’écriture, avec cette croix dressée, comme pour dire : « ici rien d’autre que la prière », mais comprenez qu’écrire c’est bien plus qu’une prière, les mots s’adressent à l’humanité, celle du passé comme la future, ils le savent, et ils mettent une grille pour muséifier cet espace, ce temps, et ils mettent une croix pour mettre fin à tout désir, mais malgré ces interdits, je désire cette table, je désire y écrire, y placer mes doigts, toucher le bois, lentement, sentir la cire, je le vois d’ici que cette table est cirée régulièrement, y poser ma tête un temps, respirer, un temps, dormir peut-être, ressentir tout le vécu de ce bois, de cette table

Un temps

Les mains sur la grille, elle est froide, elle aussi me raconte son histoire, de qui elle emprisonne, pas seulement moi, égoïste, solitaire, qui rêve de cet endroit isolé, mais tous ceux qui passent, qui sont passés, d’un côté ou de l’autre

Un autre temps

Je regarde le peu du tableau visible, la deuxième fenêtre de la cellule, qu’y a-t-il de représenté, une pietà, un saint quelconque vénéré par l’auguste occupant de cette cellule qui se retrouve à son tour peint dans d’autres cellules, les saints engendrent les saints, sans avoir jamais recourt à la sexualité, les saints se multiplient et les vierges sont au paradis depuis peu annexé, devenu enfer des assassins, et je regarde le tableau, y cherche l’entrée, le possible dedans, l’échappatoire imaginaire, la liberté de l’esprit emprisonné de prières
Même si les prières libèrent l’esprit
Cette liberté là amène à la folie
Le saint homme assis devant la croix louchait sur le tableau, qu’importe sa qualité, échappait un instant à l’austérité pour se plonger dans la plume, l’écriture là interdite ressurgit sur une toile, offre une porte, le saint homme vole à présent, il a su regardé au delà de l’icône, toute la liberté derrière, et ne se préoccupe pas de l’icône que ses congénères feront de lui, ne s’en méfie même plus, son paradis n’a pas de vierge ni de richesse de cet ordre, il l’a trouvé dans le tableau, je le sais, je le sens, et m’efforce de le voir pour découvrir

Mais je ne vois que les grilles sur la fenêtre, la vraie fenêtre, celle qui ouvre vers l’extérieur, vers ceux pour qui il doit prier
Prie-t-il encore ?
Je lâche un instant la grille en fer forgé devant moi, laisse mes bras ballants, je suis terrassé par une mélancolie soudaine, non soudaine pour moi mais elle était là, elle est l’occupant de cette cellule, le saint homme l’oreille dans sa main s’est perdu au fond de la peinture de son esprit, le reflet du tableau en lui l’a saisi

(...)

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