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Embrasser à nouveau - photographie 1

mercredi 30 novembre 2005, par Erwan Tanguy

texte pour 2 hommes - un comédien et un danseur

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Embrasser à nouveau - photographie 1
Embrasser à nouveau
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photographie 1

Je - toujours ce temps - un besoin - d’un corps à corps - échange fraternel - un temps - qui énonce la séparation - inéluctable - que ce soit

départ ou retour

Tu - entre temps - parti aussi - dans l’attente de - que je revienne - ou toi - que ce soit

trottoir ou route égarée

Nous - clowns voyageurs - ridicules marcheurs - artisans du pauvre gag muet - que ce soit

cirque ou cinéma

Je - sépia d’abord - marche pour tomber - ça épate la - dans les gradins distraits - que ce soit

piste ou rue fréquentée

Tu - imitateur dans costume gris - fuis valise à la main - je te suis - et reconnaissant - que ce soit

ville ou campagne

Nous - là - tout ce temps - à y rester - prendre racine déjà - mort déjà - sans faire l’affiche - silence - que ce soit

enterrement ou retrouvailles

à chaque pas - perdu les souvenirs - fermer les yeux - je - tu - tendre les bras et devenir arbre - tentative végétale de marquer ce temps - que ce soit

que ce ne soit plus

J’ai marché des années entre les temps qui nous séparent, entre les villes qui nous refoulent ou nous accueillent, entre les routes qui nous égarent, des années, oui, avant de pouvoir enfin, que ce soit dit, embrasser à nouveau, lâcher la valise sur le trottoir, lorsque c’est à mon tour de revenir, sinon que ce soit toi qui lâche prise, maudite valise du peu qu’il nous reste. Tu as voyagé aussi, tu m’embrasses à peine revu, et nous désirons, oui, figer le temps, qu’il ne file plus entre, que ce soit dit encore, les doigts et surtout la mémoire, car ça file la mémoire. Je ne doute plus un instant que ce départ, que ce retour, soit le dernier, il est le dernier, des voyages, des fuites, tu, comme je, ne suivras plus les caravanes. Tu les laisses filer derrière sans te retourner, et je fais idem de ce qui se passe dans mon dos, nous nous accordons pour ne plus nous retourner, tu seras mes yeux dans mon dos, je ferais idem, je serai la mémoire de ton passé, tu seras idem. Idem dans l’étreinte enfin nous nous retrouvons. Qui porte pour la dernière fois la valise, celle contenant les poussières amassées sur les routes, toutes ces routes que nous avons séparément foulées, toutes ces routes qui nous ont éloignées puis rapprochées ? Nous avons fait boucle de notre histoire. Quelle histoire dans la valise ? Pas une, ni deux - qui seraient la tienne et la mienne - non. Une multitude d’histoires qu’il est difficile d’attribuer à l’un ou à l’autre.

Puisque nous avons trop marché, restons un temps là, fondus dans le décor, parallèlement au réverbère qui peut-être nous éclaire la scène. Cette scène, décor carton pâte, nos retrouvailles sont factices, nos costumes irréels. Qui de nous encore irait au dehors de ce décor avec ainsi chapeau sur tête comme peut-être nos arrières grands-pères, avec ces longs manteaux d’hiver du temps qu’il faisait froid. Plus personne habillé ainsi, idem se prenant dans les bras, longue embrassade, les mains sans gant, à l’air libre, dans ce froid. Tout est irréel, de même les couleurs, de même ce décor arrière plan, dont nous ne pouvons, dans notre geste artificiel d’amitié retrouvée, voir les câbles tenant cette tente de chapiteau, ni encore ce banc public où ne siège que la neige. Neige carton pâte idem, tombée de machines coincées dans les cintres, que manipulent, ô miracle deus ex machina, deux machinistes, techniciens du lieu, en tirant sur des bouts faisant mouvement balancier tomber la neige carton pâte entre les mailles d’une grille. Vu du dessous, l’irréel est un autre réel avec le son de ces bacs à neige carton pâte, comme un son sourd d’un vent créé de toute pièce, avec le son de cette neige carton pâte s’accumulant sur le banc public et tout autour, se glissant dans nos vêtements aussi. Ah belle amitié retrouvée, j’ai de la neige carton pâte jusque dans la culotte.

J’ai marché à l’envers et à reculons, redoutant les retrouvailles, qu’elles ne soient pas à la hauteur. Sans cette image finale, ainsi posée, serions-nous restés dans l’éternelle embrassade, dans cette position ? Ou serions-nous, après un geste violent de dégagement, de refus, parce que l’image n’est pas là, n’est pas belle à nos yeux, repartis à nos travers, nos traversées de déroutes. J’ai humé, ne dit-on pas cela, j’ai aspiré l’air pour en ressentir l’atmosphère, pour savoir si le moment, ce temps attendu depuis, tu me dis si longtemps, j’ai humé, oui, pour le reconnaître enfin. Nos bras tendus, l’un vers l’autre, se reconstituant, pour ainsi dire, ainsi se retrouver, idem comme avant, et je l’ai reconnu. Tu as humé, idem à ce que je fis, idem à ce que je ressentis, tu as reconnu aussi l’instant. Embrassons-nous. Et depuis plus rien. Plus rien ne nous sépare, ne nous appelle vers d’autres déroutes, nos travers, vers quoi nous n’allons plus, traversée de la mer, de la terre et du ciel. Plus rien ne nous dévie. Mes mains les sens-tu ? Mes bras les sens-tu ? Ma verticalité la sens-tu ? Nous nous étirons, nous envahissons l’espace et devenons énormes, nous sommes des géants d’un autre temps, d’un temps retrouvé, assumé, notre temps végétal.

Je, mes pieds sur les dalles agencées du trottoir, pierres lumineuses et humides, salées sans doute, où la neige carton pâte est absente, fondue elle s’est glissée dans les joints où elle ne peut geler, je fige. Mes pieds, je les sens refroidis dans leur désir végétal, la terre trop dure refoule nos racines, pas les racines culturelles, mais bien nos racines végétales. Devrons-nous quitter cette terre gelée pour aller se planter ailleurs ? Devrons-nous mettre fin à notre embrassade ? Tu ne dis rien, ne semble te souvenir de rien et je idem, pas la peine de ressasser. Et pourtant tu dis « je ne repartirais pas, peu m’importe le lieu et s’il faut attendre le printemps », et je n’ai rien répondu mais idem, car la nausée de m’imaginer à nouveau sur les routes, à nouveau égaré, dans l’attente peu probable que cet instant, qu’il puisse, une fois encore avoir lieu, ce qui, statistiquement, que ce soit dit, plutôt impossible. Je, mes yeux s’égarent, regarde au loin les arbres cristallisés par le givre et recouverts de cette toujours fausse neige de théâtre qui ne semble plus tomber, les bacs dissimulés dans les cintres sont vides même s’ils continuent leur balancement. Je suis pris dans ce mouvement, bercé aussi par tes bras au sein desquels je m’oublie un instant, le temps peut-être d’une larme sans nostalgie, d’une larme qui réchauffe un peu la joue et humidifie l’oeil, avant que le cristallin ne givre. Les arbres, leur mort apparente dans l’hiver, serons-nous capable de revivre à chaque recommencement des saisons ? Être capable malgré la verticalité acquise enfin, couronnement de notre maigre humanité, de continuer à vivre et à envisager l’horizon ? Ou serons-nous happé par les esprits au-delà, et nos corps se boiseront-ils ainsi ces arbres, se boiseront-ils pour n’être que des planches dressées qui attendent la coupe ? Idem tu as envie encore de te projeter dans l’horizon, même sans enjambée, même sans déplacement. Notre maigre humanité, que ce soit dit maintenant, vaut toute les nourritures célestes, vaut toutes les nourritures spirituelles. Notre verticalité est physique, nous accédons au souterrain en même temps qu’au céleste, sans prétention, ni ambition, je, par nécessité, croîs ainsi, et l’embrassade sera de nos bras les premières branches, de nos chapeaux désuets les premières feuilles hors saisons. Et si je dois, et si tu dois, pleurer, au fil de notre croissance, les larmes seront des fruits sans amertume.

Tu te berces dans mes bras d’illusions, il n’y a pas d’éternité, même pour les arbres dressés dans ce froid givrant, même pour des planches de bois mort, notre étreinte ne durera pas, elle s’effondre déjà, nos bras tombent lentement, si lentement que nous ne pouvons discerner ce mouvement, cette chute des bras, qui entraînera la chute de tout le reste, jambes, têtes, corps finalement séparés, nous retournerons à nos solitudes. Avons-nous déjà été autrement que seul ? Nos retrouvailles, je les fête avec toi dignement, et ne cherche pas à transformer ce moment en quelque chose qu’il n’est pas. Je suis vertical avec toi, même si je ne sais pas ce que cela signifie. Tu parles au sein de cette embrassade, tu parles et à peine je te réponds, mais ce que je ressens, ce que je vois dans cette image d’illusion, de théâtre, c’est le silence serein. Peut-être est-ce cela nos retrouvailles, une embrassade en silence dans ce froid irréel. Et quand nous sortirons, et de l’étreinte, et du théâtre, pour redevenir un temps ce que nous sommes vraiment, en attendant de pouvoir à nouveau s’étreindre, ce sera la nuit ou le jour, l’été ou l’automne, il n’y aura pas de neige, il n’y aura pas de chapeau et de long manteau. Nous partirons un temps vers d’autres bras, d’autres solitudes. Ce temps d’un ou plusieurs jours avant de pouvoir à nouveau rejouer cette embrassade, refaire ce que nous avons déjà tant fait, reprendre la fiction, en la recommençant et en la nourrissant des précédentes. Nous vivons ensemble et malgré nous sous différentes saisons, même dans cet hiver de théâtre où nous avons froid quand en réalité les projecteurs nous brûlent. Je te regarde transpirer sous ton chapeau, et je sens idem la sueur rigoler sur mon front, nous nous efforçons d’avoir froid là où il fait encore plus chaud que dehors. Une fois le noir tombé après cette dernière scène, notre séparation, simple, naturelle, ce que nous redevenons, ce que nous sommes vraiment, ne se révolte pas, nous n’avons pas besoin de cette embrassade hors des cadres strictes de la fiction qui se termine. Et si demain cela recommence, je le ferai avec autant de plaisir, mais mon rêve d’éternité se limite au temps de la scène. A ce moment, oui, j’y crois idem à toi, suis avec toi, arbre vertical, lien entre la surface et tout ce qui reste caché. Puis cela cesse, cette partie si animée en moi à l’instant, a disparu avec la fiction, il ne m’en reste qu’une impression étrange, d’être entre deux mondes, de ne plus savoir où je dois me mettre maintenant, accompagné d’un soulagement, d’un épuisement. Je revis chaque fois d’un souffle qui revient, qui n’était pas loin, qui chuchotait mes gestes à l’intérieur de cette irréalité si belle, si désirable que tu, que je, la souhaites éternelle.

J’atteins par nos bras enlacés la perfection qui scelle la croisée de nos chemins. Ce que tu, connaissance des choses, cites comme la grâce, quand le geste par action de, dépassant l’intention, transcendant la technique, forme un temps l’absolu. Tu ris, et je ris aussi, de cette image un peu mystique, tu regrettes que je ne voie pas là image plus simple.

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