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L'homme au balai - photographie 2

lundi 4 juillet 2005, par Erwan Tanguy (Date de rédaction antérieure : 28 juin 2005).

L'homme au balai - photographie 2
Sri Lanka 22 juin 05
Le Monde_____
Des combattants des Tigres de libération de l’Eelam tamoul sont enterrés dans ce cimetière.

J’étais absent lorsqu’elle a disparu, absent déjà pendant l’agonie, absent encore lors de l’enterrement. Quand je suis revenu de mes guerres et de mes périples, il n’y avait plus personne pour dire où le corps, où la tombe, pour que je puisse lui parler à nouveau, lui raconter tout ce temps que je n’ai pas su, que je ne pouvais pas, tout ce temps de mon absence qui, peut-être, l’a tuée. Elle était la seule qui me restait quand d’abord les autres ont disparu ou fuis, elle était la seule avec moi, me protégeant, m’élevant comme son propre fils, la mère de ma mère, m’élevant au plus haut, de toute l’instruction qu’elle avait eu, cette instruction qu’un jour j’ai rejetée. J’ai à lui parler, même si elle est morte, gisante sous terre quelque part ici dans ce cimetière, lui parler après avoir déposé ces quelques fleurs de rien du tout, arrachées dans les champs à l’approche du village. Lui dire toute ma culpabilité, de l’avoir abandonnée, d’être parti sans me retourner dans l’engrenage des guerres et des périples, lui dire toute ma lâcheté - lui dire que le courage n’est pas toujours dans le départ, et de l’avoir compris si tard.

Je suis perdu dans ce cimetière, criant son nom dans l’espoir qu’elle me réponde - évidemment rien. Je suis gamin errant dans les rayons d’un grand magasin et qui finit, à force de pleurer, à l’accueil d’où un micro relayé dans tout le magasin, je n’ai jamais compris comment, réussissait à trouver ma grand-mère, qui accourrait me chercher, furieuse, inquiète et finalement soulagée. Ici les rayons portent des noms qu’il n’est pas nécessaire de crier, des noms qui ne viendront plus chercher leur progéniture dans les accueils des grands magasins - n’y a-t-il jamais eu de grands magasins ? Mes bras ballants, ma main gauche crispée sur de pauvres fleurs, j’ai l’air aussi d’un client peu fréquentable, sans chariot, sans argent - ce n’est pas avec ma tristesse que je vais réussir à consommer.

Le gardien endormi du cimetière ne l’appellera pas, ne m’aidera pas, il n’y a ni micro ni accueil, qu’une petite baraque insalubre faisant office de maison de gardien. Et lui dort, il dort depuis si longtemps, même les enterrements ne le réveille pas. J’arpente toutes les allées sans craindre qu’il ne vienne, me trouvant suspect, ou me prenant pour un vandale. Je lit tous les noms sur les tombes, je finirai par la retrouver, mais je ne connais ni ne reconnais ces noms. Est-ce bien le cimetière du village où je suis né ?

Et au loin, un homme balaie les allées autour de quelques tombes. La terre des allées est grattée, ratissée, et il n’y a plus un seul gravier comme ceux sur lesquels je marche, il les a tous repoussés, qu’il n’y ait que cette terre aride et sèche, cette terre presque du sable. Il balaie et il parle. Au ciel ou à ces tombes, aux deux peut-être. « Je vous nettoie les tombes, mes amis, et creuse les chemins qui nous rapprocheront, pour vous rejoindre enfin, non je ne vous ai pas abandonnés, même si je n’ai pas, j’ai refusé, je sais, je ne voulais pas le faire, ni participer, ni regarder, en rien être mêlé à, ce massacre, cette tuerie, je ne, aucune sauvagerie en moi, je n’y arrivais pas, je regrette, j’aurais tant, et je ne pensais pas, les conséquences, aussi radicales, je ne pensais pas, tout ça, puis de vous voir là, avant moi, le plus craintif, le moins chanceux, de mon devoir d’entretenir votre dernier, votre repos, profond, votre souvenir, en moi et ici sur cette terre, vous êtes poussières dans cette terre de poussière, et je dois nettoyer de toute impureté chaque grain, chaque particule de cette terre, que je foule, dont vous êtes, dont vous n’êtes plus qu’un élément, je vous recueille dans mes mains et vous laisse filer, chasse les graviers, ces envahisseurs têtus, ... » Il ne s’arrête jamais de parler. Sa litanie, sa prière, est à peine rythmée par sa respiration et ses coups de balai. Il ne me voit pas, ne semble rien voir d’autre que ces tombes, les siennes, comme il se les accapare.

Je ne peux, je n’ose lui demander si, puisqu’il semble être là depuis tout le temps, au moins tout ce temps de mon absence, si, ma grand-mère, il la connaissait, ou s’il savait où, son corps, sa tombe. Si sa tombe faisait partie des siennes, qu’il garde mieux que le gardien plus loin, qui dort, qui ne cessera plus de dormir. Je ne me souviens plus si nous avions un caveau dans la famille, où il devrait y avoir déjà pas mal de monde, les enfants de ma grand-mère, je crois, les aïeuls, je ne sais plus. Il n’y a pas tant de tombes, pourtant, je n’en connais aucun. Certains, je devrais m’en souvenir, le même âge que moi, donc la même classe dans l’école. Avant je me demandais souvent si j’en avais tué certain. Si j’étais dans le “bon” camp. Ces questions je ne me les pose plus, elles me brûlaient pendant les combats, faisant trembler ma main quand je visais, juste avant de tirer, j’étais mauvais tireur. Elles me hantaient lorsque je croisais des corps inertes, lorsque je leur marchais dessus par accident. Je ne me les pose plus, aujourd’hui, plus aucune question. Il n’y a que des mauvais camps, l’arme qui tue est dans le mauvais camps. Je n’ai jamais eu l’occasion de défendre ou de protéger, les armes que nous portions, que nous brandissions, amenaient la terreur chez les ennemis, tous, et les ennemis de nos ennemis aussi. C’était le grand nettoyage.

Et mon village n’y a pas échappé. Ceux qui y vivent aujourd’hui, je ne les avais jamais vu, et ils habitent, les maisons, ce ne sont pas les leurs, ces maisons que je connais si bien, parfois même de l’intérieur. Je suis devenu l’étranger, ils me regardaient tout comme, même si eux, dans la maison de ma grand-mère aussi, n’utilisaient pas les meubles, les ustensiles, que j’utilisais, qui appartenaient à ma grand-mère. Je leur ai demandé ce qu’ils faisaient chez moi, chez les voisins, mais silence, aucun mot, ils baissaient les yeux, l’index et le bras désignant le cimetière, désignant parfois aussi la ligne de fuite, l’horizon, désignant le plus souvent le ciel ou la terre. Ils sont peut-être nombreux à s’être succédé d’abord dans les maisons du village, puis dans le cimetière, se rappropriant aussi les caveaux que plus personne ne réclamaient, ne revendiquaient. J’ai, un moment, ce mauvais frisson, celui d’avant, j’ai voulu, mon doigt sur la gâchette, faire à nouveau, ce que je ne voulais plus, le grand nettoyage, mais rien. Je n’ai plus d’arme, je n’ai plus la force. Mes pas m’ont guidé au cimetière, j’y reste, au moins trouver un nom pour un souvenir, peu importe le souvenir de qui.

L’homme au balai, inexorablement je m’en approche, d’allée en allée, je m’en approche, je le distingue plus nettement, entends mieux encore sa litanie. Il a comme du sang sur les mains, sur le manche du balai, du sang ou de la peinture rouge. Mais je continue, ne m’attarde pas, ne m’arrête pas sur lui, je continue, nous continuons nos gestes répétitifs, sans autre but que la répétition, que ça dure une éternité, que s’éloigne l’impression pénétrante du vide - et nous sommes les absents.

« - N’approchez pas, vous n’êtes pas digne, vos pieds ne sont pas, déchaussez-vous, lavez-vous les pieds, sinon ne venez pas ici, foulez cette terre, purifiée chaque jour, bénissez les , vos pieds, avant de venir, baignez-les dans le sang des victimes, avec tous les soldats des combats d’hier

- Vous étiez soldat ? Je l’étais aussi. Je ne veux pas fouler la terre sacrée de vos tombes, juste savoir où, la tombe, le corps, ma grand-mère

- Il n’y a pas de femmes, mais si vous étiez soldat, peu m’importe sous quel drapeau, venez voir vous même, vos pieds connaissent déjà la boue, terre mêlée au sang »

Ainsi je me suis rapproché de l’homme au balai.

(...)

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