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Les croix en fer - photographie 9

mardi 30 juin 2009, par Erwan Tanguy

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Le "cimetière des fous" de Cadillac

photographie Loïc Le Loet

Je me souviens de ces blessés de guerre, j’en voyais tous les jours qui erraient dans l’hôpital près de chez mes parents, qui erraient comme des fous.
« - Ils sont fous mon chéri »
C’est ma mère qui me le répétait sans cesse quand elle sentait que je les observais malgré son interdiction. Ils me fascinaient, je m’en souviens, mais était-ce pour autant malsain qu’un enfant s’intéresse à ces pauvres types, blessés de guerre, le cerveau était touché, certains avaient juste des troubles de langage ou des troubles physiques, certains aussi n’étaient plus que des loques, des légumes, c’est ainsi que je les entends nommer aujourd’hui dans les hôpitaux.
Je revois ces corps cadavériques qui marchaient comme ils pouvaient dans le parc, quelques uns restaient hagards devant le cimetière où reposaient anonymement la plupart du temps leurs défunts compagnons de folies.
« - Ce sont des mutilés de 14-18, mais c’est le cerveau qu’ils ont perdu »
Encore ma mère qui me disait ça. Un peu plus tard, je me souviens de m’être mis comme eux à regarder ce cimetière, étrange forêt de croix en fer, souvent sans nom ni date, je regardais comme eux le temps qui passe. Presque comme eux, car ils attendaient d’y être à leur tour, ce qui ne tardait pas en général, je l’ai appris récemment en faisant des recherches, car ils étaient mal nourris, on attendait qu’enfin ils meurent. Sans doute rappelaient-ils au monde, du moins à notre petite ville, le passé si proche, si destructeur, ce passé qui nous rattrape toujours. Et aussi, en contrepoint, ceux qui ne l’ont pas faite cette sale guerre, la grande guerre. J’étais trop jeune pour penser ça, je regardais le cimetière pensant qu’il allait se passer quelque chose, à un moment donné, que personne ne savait. Ils ne pouvaient pas être là, à regarder les croix en fer, juste pour rien, pour passer le temps en attendant la mort. Et j’attendais donc, et tout ce temps que je passais à attendre, j’essayais d’imaginer ce que cela allait être - souvent j’imaginais une lumière venant des profondeurs et qui allait leur rendre les bouts de cerveau manquants. Parfois je faisais aussi des cauchemars du genre de morts qui reviennent pour nous enlever à nous des bouts de cerveau, mais jamais je n’y pensais quand j’y étais, leurs visages ne m’inspiraient pas la terreur, ils attendaient d’être apaisés et je ne pouvais pas imaginer un apaisement autre que la guérison.
« - Ton père a été voir le directeur de l’hôpital. C’est inadmissible que l’on laisse ces gens se balader ainsi, si près de nos regards. »
Je ne l’écoutais déjà plus à cette époque, la suite me confirma ce choix.

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