sprechgesang

Mur - photographie 15

photographie de Loïc Le Loët

mercredi 30 novembre 2005, par Erwan Tanguy

Mur - photographie 15
photographie de Loïc Le Loët

Mur
Ossuaire
Tant de mains sur ces reliefs passées
Pyram entends-tu Thisbée
Toutes ces pierres
Cette tourbe pour
Bâtir

Je ne vois que des os, toujours des os, à en devenir fou, à espérer l’oubli, l’amnésie, non je ne vois pas des pierres mais bien des crânes, alignés, emmurés, qui séparent

Il faut bien sans doute en faire quelque chose de tous ces os, quand d’autres les broient pour mélanger à la terre, nourrir à nouveau, poussière redevenu etc.

Non ce ne sont pas des os
Regarde bien

Mais je regarde, la lumière, la poussière, le trottoir
Je regarde le mur qui par endroit laisse apparaître son ossature, longue colonne vertébrale, enclos pour de l’autre côté préservé je ne sais quoi, je ne sais qui, préservé de notre regard, préservé de la mort

Regarde bien, ce n’est pas le mur du cimetière mais le mur de mon jardin, regarde bien sa beauté, son histoire, sa poussière comme tu le dis si bien, qui s’effrite par endroit, se brise, laisse apparaître sa fragilité, il est comme moi ce mur, et ces os sont les miens, sa cruauté aussi est la mienne, quand il sépare au lieu de tendre la main

Ma main je la tend, elle touche un bout du mur qui tombe, je suis désolé d’avoir plus encore maltraité ton mur

Mon mur se désole que plus personne ne le touche, regarde maintenant la poussière sur tes doigts, il dialogue avec toi ainsi et parle pour moi sans les mots qui nous trahissent mais avec tout son corps, quitte à se perdre, il donne ce qu’il est

Je touche à nouveau le mur, sur cette pierre y laisse un peu de ma peau, un peu de mon sang, rien de symbolique je discute avec lui, simplement, sans code, je donne aussi, et mon sang nourrit à nouveau ces os oubliés, non pour qu’ils reviennent, ou pour quelques maléfices, je ne crois pas en ça, que mon sang redonne un peu de vigueur au mur, qu’il m’écoute à travers ce don, ce petit don inutile qui ne me fera pas mieux dormir

Détrompe-toi
Ton sang irrigue déjà le mur entier, il t’écoute et tu le sauves ainsi, viens tous les jours lui parler et tu pourras constater qu’il se consolide, qu’il reprend les poussières mobiles, flottantes, les intègre en lui, il te parlera autrement, sans sa misère décrépite, sa mémoire sera flamboyante et tu pourras t’y réchauffer, juste parce que tu dialogues avec lui plutôt que de passer ton chemin te disant « encore un mur à l’abandon », maudissant le propriétaire qui fait comme si, attendant qu’il s’écroule pour appeler les assurances
Ce mur, qui te sépare de mon jardin
Ce mur est paroles d’hommes
A l’abri sous l’arbre
Tu peux prendre ton temps
Le tien sera le mien

Ils ont osé ériger un mur pour cimetière, et cet arbre n’existe pas, il est de l’autre côté, ce côté que je ne vois pas

Approche-toi alors

Je tends les mains vers le sommet du mur, un petit saut pour m’y agripper, cela ne suffit pas
Recule d’un pas, de quelques pas, élan, court élan je prends appui sur le mur pour atteindre le sommet, m’y agripper avec plus de faciliter, plus de confort, tenir le temps de voir de l’autre

J’ai fait de même
Nos têtes se sont heurtées

Je n’ai rien vu, étrange sensation, l’autre côté m’est inaccessible, il me frappe la vue, la tête, je tombe, je faillis, assis par terre sur ce trottoir, le dos au mur, je sens des fragments de crépis entre ma peau et ma chemise, je transpire, je me sens poussière défaillant comme ce mur, et ce maudit arbre est de l’autre côté, l’ombre est de l’autre côté

Ecoute-moi
Plus loin une porte
Ouvre-la
L’ombre est ici

Mon heure n’est pas venue, je ne suis pas encore prêt à franchir cette frontière, à devenir élément de ce mur
Non
Je le crie
NON !
A cette voix à l’intérieur qui m’y pousse

Ecoute-moi
Je ne suis la voix intérieure de personne, je suis de l’autre côté du mur, simplement, face à toi, mais tu refuses de me voir, tu refuses de franchir la porte plus loin, qui pour toi est la porte de la mort
Le mur ne t’avalera pas, il restera ainsi, il ne tient qu’à toi de n’être plus de l’autre côté, de ce côté sans ombre ni arbre, ce côté qui ne nous permet pas un dialogue égal à égal

De ces pierres, de ces os, qui me parlent, qui m’invitent à le suivre, qui m’espèrent près de lui pour son voyage, pourquoi a-t-il besoin de moi, et si je deviens fou, si cette voix en moi est cette folie qui s’installe pour bientôt me remplacer, me pervertir au point de me remplacer, je ne me reconnaîtrais plus ni dans les gestes, ni dans les mots proférés, mon comportement aura trouvé une autre cohérence qui m’est pour l’instant étrangère, comme l’est aussi cette voix, étrangère, qui me persécute

Ne t’éloigne pas du mur
Franchis la porte
Viens boire l’eau de la fontaine qui berce mon jardin, près de l’ombre, près de l’arbre
Viens t’y reposer et que nous parlions doucement protégés du soleil agressif
Mes chaises longues sont confortables, mon eau fraîche et mes jus de fruits naturels

Je dois maintenir la tête haute, ne rien accepter qui ne vient de mon mérite de mon travail, j’ai une éthique, et cette voix, cette tentation je la rejette, je ne l’écoute pas

Tu préfères assoiffé mourir brûlé pour des convictions datées, pour une foie sans dieu, pour des valeurs qui s’effondrent sous les lâchetés des gouvernants
Viens plutôt boire à cette source
Il n’y a ni tentation, ni dieu, ni diable
Il n’y a que toi et moi
Séparé d’un mur, d’un monde

Je touche le mur
Il est froid
Ne me dit rien
N’est qu’un mur
Je le longe
Il n’a pas de porte
Je ne veux pas qu’il en ait
Ce mur sépare
Qu’il en soit ainsi
Je reste de ce côté et garde mon désir
D’eau, d’ombre, de fraîcheur, d’amitié
Je laisse mon désir
Planté là
Sous le soleil
Qu’il brûle disparaît s’évapore
Que le soleil fasse qu’il n’en reste rien
Pas même un souvenir
Je longe le mur
Garde juste l’image en tête
Et plus loin
Quelques pas encore
A l’ombre d’une maison
Je demanderais un peu d’eau
En silence ensuite pour boire
Sans un mot
Serein
Puis je continuerais
Puis je continuerais
Puis je continuerais
Jusqu’à l’épuisement du mur

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