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Perdu - photographie 14

Josephine Sacabo

lundi 24 octobre 2005, par Erwan Tanguy

Perdu - photographie 14
Josephine Sacabo

J’ai regardé le haut de cette chapelle et je n’ai pas aimé.

De longues heures j’ai marché
M’abandonnant à la nuit
De longues heures j’ai espéré
Y arriver avant la fin du jour
Mais ne marche pas si vite
Ampoules aux pieds
Douleurs ah ce que j’aurais aimé

Là rien que du mystique pour touriste
Je tourne depuis des siècles je crois, à travers toutes les campagnes, pour dénicher entre les arbres ces minuscules chapelles abandonnées, non pour y prier ou pour assouvir une foi débordante, je veux juste les répertorier, m’y glisser, y faire quelques sons pour juger de leur acoustique
Là ce soir non j’arrive trop tard, les portes fermées, juste les sons de la nuit, extérieurs, je devrais donc dormir là pour demain y entrer, je dois laisser la nuit angoissante occuper le terrain, mais je ne peux rentrer, faire demi-tour, je suis coincé là, à des heures de marche, je ne circule jamais en voiture, refuse d’y monter, et je me suis fait prendre, par cette nuit qui me court après depuis le début, qui me court plus vite que je ne marche

Je déteste ce cliché de film d’horreur
Je n’ai rien à y faire, je suis égaré par mégarde, hasard, je ne sais plus

Je cherche longuement l’endroit idéal pour m’allonger, m’assoupir, en attendant que, je ne fais qu’attendre, cette course folle à chercher des chapelles, c’est une course sans vitesse, à rester dans des lieux parfois sordides comme ce soir, y rester pour attendre, course figée, mon corps, je le, je me surprends à, il est trop immobile, je serai donc, déjà, je l’aurais abandonné, mort ou quelque chose de proche, non je le sens, je sens le froid de cette nuit merdique d’attente

A l’abri sous un arbre
Je ne me voyais pas dormir contre les pierres froides de cette chapelle, à la vue de, je ne sais pas qui pourrait me voir, et que ferait-il, j’angoisse pour rien

Parfois il y a un accès au clocher par l’extérieur, je me souviens même d’une chapelle qui avait des escaliers entourant la porte principale, donnant accès à un autel, sans doute pour les grandes cérémonies, toute la chrétienté du coin pouvant s’étendre dehors sous un soleil de mai ou de juin, mieux que de s’entasser dans la petite chapelle

Parfois encore il suffit d’escalader un peu sur les pierres, atteindre une ouverture, je ne sais plus combien de fois j’ai pu le faire, non pour dormir, mais pour accéder à une partie un peu secrète d’une chapelle, comme si la nef ne me suffisait pas, et rares les chapelles ayant plus qu’une nef et un autel, et je ne visite que par dépit les églises, souvent laides et imposantes, il faut que l’architecture me touche, une église romane par exemple, je ne suis pas sensible aux transepts, j’aime une certaine rigueur, voire austérité, dans ces lieux de cultes et de voix, j’aime y entendre des voix, des chants, qu’ils soient ou non religieux, peu m’importe

Là juste un petit clocher ne pouvant loger qu’une cloche, rien d’autre, même la cloche semble absente
Mais mauvais présage, peut-être, ce curieux vol d’oiseaux, qu’annonce-t-il, et cette lumière, je n’aime vraiment pas cet endroit la nuit, cette nuit particulièrement

- Vous devriez prier ? Que faites-vous là ?
- Moi rien, j’attends, je ne fais rien d’autre, je ne vole pas, je ne touche pas, j’attends et je regarde
- Foutez le camp avant que je vous frappe, j’ai la main lourde vous savez
- Gardez votre sang froid, mais où voulez-vous que j’aille
- Je n’aime pas parler je frappe c’est tout
- Me voilà bien, vous êtes mon exact contraire

Si je n’avais pas couru en tournant autour de la chapelle, finissant pas me dissimuler dans l’ombre d’un contrefort, il m’aurait frappé le sauvage, la bête féroce qui parle comme un homme
J’ai haleté longuement, depuis combien de temps je n’avais pas couru, pris autant de vitesse d’un coup, sentis à nouveau la poitrine frappée le thorax, frappée jusqu’aux tempes, il m’aurait tué ce salaud, je ne sais pas pourquoi mais il m’aurait tué, et sans doute serais-je mort sous le premier coup, la taille de ses mains, jamais vu d’aussi grande, plus encore que celles de certains videurs de boîte de nuit, même si j’avoue n’avoir pas pu bien les discerner dans l’obscurité, avec les ombres je, possible, exagéré la taille, possible, dans la terreur ne serait-ce que d’entendre cette voix animale, un coup sur la tête et mort, ou bien assommé
Il est encore là, il grogne, il court d’un pas lourd

« ô terre sacrée tu n’auras pas ce soir ton pèlerin »

Je ne suis même plus capable de frisson, pétrifié, je le suis souvent mais d’horreur à ce point jamais, c’est un grand jour, je découvre de nouvelles sensations, et si chaque soir il tue un égaré comme moi pour nourrir sa « terre sacrée » comme il dit, sa main massue s’abattant sur le pèlerin ébahi, dans sa quête de Dieu ou je ne sais quoi, un trésor peut-être

Les oiseaux repassent et il disparaît.

Je revois cet étrange vol d’oiseaux dans l’axe du clocher, plus précisément de la croix, un mouvement d’abord du ciel vers la terre, puis l’inverse, ce démon viendrait du ciel, dans quel cauchemar suis-je tombé
Je profite de cette solitude retrouvée pour faire le tour, et je trouve derrière la chapelle un espace où la terre est retournée, des alignements de terre retournée, pour finir pas ne plus vraiment les distinguer, à chaque nuit depuis, je les compte, des mois, peut-être plus, cela décrit une spirale autour de la chapelle, une spirale qui s’en éloigne
Cela n’a pas de fin, juste une origine

A l’abri d’un arbre, dans son ombre, je vois un homme arriver, il s’agenouille devant la chapelle et attend, il prie les mains liées devant
Je vois bien par moment qu’il regarde autour de lui, qu’il regarde le clocher dans la lumière de la lune, il sait, je suis certain qu’il sait, qu’il attend les oiseaux
Mais lorsque ceux-ci arrivent il ne les voit pas, il prie, j’entends nettement ses prières, certaines dans ma langue, d’autres en latin
Le monstre arrive derrière lui, je suis pétrifié, l’homme n’a pas le temps de réagir, et je ne dis rien, ne bouge pas, ne veux attirer à moi ce monstre une seconde fois
D’un mouvement de bras il décapite le priant, mange sa tête, et se jette affamé sur le reste du corps, pour recracher les os dans un nouveau trou, qu’il rebouche d’un même mouvement de bras avant de disparaître, les oiseaux à nouveau puis

« ô terre sacrée te voilà comblée par ce pèlerin »

Puis
Silence, pas un bruit, pas même le vent léger d’avant, je me rapproche du lieu, pas une goutte de sang, il s’est rien passé
Je décris ce que je peux, sans trop y mettre de mes émotions, je ne crois en rien, même après ça, ce monstre n’a rien de si mystérieux, il est celui qui vient mettre fin à une lignée de pèlerin, peut-être
Ou un homme furieux, qui a une dent contre la religion
Est-ce l’endroit précis, car je vois les oiseaux, ils reviennent, je me précipite à l’abri, sous le même arbre, et le monstre en effet revient, il fait le tour de la chapelle, il a l’air étonné, grogne quelques mots en latin

« ô terre sacrée je ne dois pas vous nourrir deux fois »

Les oiseaux repartent, je souffle, je décide de rester là jusqu’à la nuit prochaine, voir si vraiment cela se répète, et en attendant dans la journée, je visiterai cette chapelle
Et je m’endors

Il ne s’est rien passé d’autre pendant la nuit, des bruits de nuit tout à fait banale, la chapelle n’est pas extraordinaire, d’une sobriété que j’aime assez, le sol en terre battue, sauf à l’endroit où se dressait l’autel avant, à l’époque des messes dos aux fidèles, là le sol un peu élevé, en pierre de taille, mais l’autel n’y est plus, il a été avancé, pour répondre aux nouvelles procédures, ce n’est pas le terme mais le vocabulaire du Vatican, j’ai cessé
Les vitraux ne sont que des assemblages de couleurs, sauf celui qui éclairait l’autel, où on devine le christ, la descente de la croix, avec des personnages autour, représentant sans doute des notables de l’époque, je demande de quelle époque date ce vitrail, du XVème me répond la personne qui parfois fait le guide et qui représente une association de bénévoles pour la sauvegarde de ce patrimoine si étrange, car malgré la banalité de cette chapelle il y a une atmosphère étrange
Je regarde plus précisément le vitrail, souvent ils racontent plus la vie de l’époque que ne traitent des épisodes de la bible, je reconnais la chapelle, les arbres, même si l’espace autour de la chapelle est assez différent, une dalle en pierre aussi qui n’existe plus, mais une partie du vitrail est invisible, il a été placé un meuble grossier contenant ce que j’appelle par moquerie la vaisselle de cérémonie, pour le pain et le vin etc.
Je demande ce qu’il y a de représenter à l’endroit caché, il a l’air géné le guide et répond mécaniquement « rien d’important sinon nous n’aurions pas mis ce meuble devant », et je sens qu’il ne faut pas insister, et comme j’ai l’habitude de chanter un peu dans les chapelles je lui demande l’autorisation, surtout qu’il n’y a personne d’autre, il me regarde surpris, je le rassure, « qu’un court extrait de chant religieux, en latin ou en italien cela va de soi, connaissez-vous Monteverdi », il ne semblait pas connaître ce genre de répertoire, et profitant de son inculture, je choisis un air justement pas religieux, le Lamento d’Arianna , je prend la liberté de le prendre plus bas

Lasciatemi morire
E chi volete voi che mi conforte
In cosi dura sorte
In cosi gran martire ?
Lasciatemi morire.

Il ne dis rien, n’écoute même pas, je lui demande, après avoir constaté la qualité de cette acoustique, s’il y avait des concerts prévus dans les semaines qui suivent, il me donne un petit dépliant, c’était le cas, du Pergolèse, avant même de lui demander où je peux me loger, il me devance, un peu plus haut une auberge de pèlerin, dire que j’aurais pu y dormir la nuit dernière, je me présente rapidement, comme marcheur en quête de chapelle, pour le rassurer, parce que jusqu’ici c’était ma démarche, mais ce soir mon projet est bouleversé et je veux revenir voir si le monstre, si encore un homme se fera exterminer

Je vais rapidement prendre une chambre, pour me laver aussi, dormir un peu, trouver un plan des environs plus précis que ma carte départementale
L’ambiance est plus étrange encore que celle de la chapelle, des hommes et femmes ressemblant au guide de tout à l’heure, et des pèlerins, j’hésite à me présenter touriste ou pèlerin mais le guide sait déjà, je restitue la même présentation, obtiens une chambre assez éloignée des dortoirs pour pèlerins, et je suis à la fois rassuré, revoyant le monstre et ce qui peut-être les attend, et à la fois déçu de ne pas pouvoir m’y glisser plus près, pour comprendre ce qui s’y passe

Après une sieste et une douche, me revoilà prêt à affronter la nuit qui arrive, j’ai dû dormir plusieurs heures, j’ai la bouche pâteuse, l’oeil un peu flou, dans le couloir il n’ y a personne, toute l’auberge est vide, pour je ne sais quelle raison je fais croire que je suis toujours dans mon lit, pour tromper je ne sais qui, une intuition, ou une impression d’être à l’école et de frauder, je me ballade dans les bâtiments, cette auberge, plus grande que je ne pensais, c’est un peu plus qu’une auberge, elle ressemble à l’intérieur à un monastère
Je sors, me dirige vers la chapelle sans pour autant m’en approcher, je m’installe sous l’ombre du même arbre, attend, m’endors, me réveille, attend encore, somnole un peu

C’est une femme qui vient, elle se comporte comme l’homme la veille, prie à genoux, attend, un peu inquiète, les oiseaux arrivent, je la sens toute raidie, le souffle coupé, de là où je suis je le perçois nettement, le monstre est là à son tour, vient derrière elle, mais ne la tue pas, il la prend, elle crie mais se laisse faire, il la laisse à terre et attend, par je ne sais quelle action la femme grossit et accouche en quelques minutes, le monstre décapite la femme, la mange et l’enterre, mais laisse l’enfant, est-ce un enfant, le laisse là

« ô terre sacrée te voilà comblée par ce pèlerin et ta nouvelle progéniture te servira »

Et les oiseaux s’en vont
Je reste figé, incapable ni de rentrer à l’auberge, ni d’aller voir cet enfant, deux personnes, ressemblant au guide de la chapelle arrivent, prennent l’enfant, s’en vont, puis silence, rien

L’auberge semble toujours vide, mais je ne traîne pas, file dans ma chambre, mon camouflage est toujours en place, des fringues et oreillers pour faire croire que je dors, je ferme la porte mais le drap se lève et une femme face à moi, me regarde mais ne dit rien, j’ai cru je crois mourir cette fois encore, même crispation des muscles que lorsque le monstre, mais elle ne m’agresse pas, elle est habillée comme le guide, comme toutes ces personnes qui semblent vivre dans cette auberge étrange, ce monastère dissimulé

« Aidez-moi, je veux sortir d’ici, j’ai réussi à me procurer ses vêtements mais je ne fais pas partie de leur groupe, je devais juste une nuit, j’étais en marche, un pèlerinage, tout simplement, je, on m’avait donné toutes les adresses pour passer une nuit, avant celle-ci tout était normal vous savez, mais ici, ils vous envoient à la mort, je ne sais pas exactement comment, mais les pèlerins ne partent jamais d’ici, aidez-moi, je vous en prie, demain accompagnez-moi loin d’ici, ils ne vous ferons rien, vous n’êtes pas croyant, vous n’êtes pas non plus de leur groupe, sinon vous ne seriez pas dans cette chambre, je vous ai déjà sauvé, ils sont venus ici, mais j’étais déjà là, ils m’ont juste touché, voir si je n’étais pas un oreiller, s’ils avaient découvert votre absence, vous seriez déjà mort, là-bas, à la chapelle »

Elle haletait, parlait très vite, en chuchotant, je lui promis l’aide qu’elle me demandait, lui racontant sans trop de détail ce qui se passait à la chapelle la nuit

P.-S.

à suivre

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