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2000 - Entretien avec Françoise Pillet

samedi 12 août 2000, par Erwan Tanguy

Voir en ligne : liens Temporairement contemporain samedi 26 août 2000

Erwan Tanguy : Qu’est que cette étude du dictionnaire et comment articules-tu la représentation ?

Françoise Pillet : C’est une longue histoire autour du dictionnaire. Depuis que j’écris, j’ai un compagnonnage un peu particulier avec les mots, j’ai toujours ressenti les mots comme des alliés, parfois comme des ennemis. Le mot a, pour moi, une texture, une matière, une vie propre, il débarque dans l’écriture, comme ça, d’un seul coup. Certains mots me bousculent, me dérangent comme s’ils vivaient tout seul, avançaient tout seul et me faisaient avancer. Ca faisait longtemps que j’avais repéré cette vie des mots dans mon écriture, de vie autonome. Il s’est trouvé, tout à fait par hasard, que lors d’une résidence d’écriture à Marseille, on m’avait posé dans la chambre un dictionnaire sur la table. Puis j’ai ouvert le dictionnaire, au hasard, et je me suis plongée dans les mots, les définitions. Je me suis alors mise à écrire sur les impressions que j’avais du dictionnaire, et parallèlement ces impressions me renvoyaient au théâtre, avec les didascalies du théâtre. Petit à petit le texte de théâtre que j’écrivais s’est trouvé envahi par ces didascalies, jusqu’à manger presque en entier le dialogue - comme les définitions du dictionnaire prennent plus de place que les mots. C’était la première relation franche et avouée avec le dictionnaire, avec les mots, il y a deux ans. J’ai écrit un spectacle en vrac, comme on feuillette un dictionnaire quand on plonge dedans et qu’on ne peut plus en sortir.
A partir de ça, j’ai eu envie de tirer un autre fil, d’écrire un autre texte qui lui est une présentation du dictionnaire à un groupe d’enfants. Enfin je le fais pour des enfants, pour des adultes, dans les théâtres, dans les appartements, je le fais un peu partout et où tout le monde me le demande. En fait, les gens s’en emparent et trouvent l’endroit où ils ont envie de le mettre. Ce spectacle raconte très sérieusement ce qu’est un dictionnaire, son histoire, pourquoi il a été créé et à quel moment, et puis quelle forme, quel contenu. Bien sûr, ce n’est pas le dictionnaire que les enfants connaisse dont il est question, c’est mon rapport au dictionnaire, je dérive tout le temps vers ma relation aux mots et aux définitions. Je me présente comme représentant en dictionnaire, les enfants ne savent absolument pas que c’est du théâtre. Ca crée une relation aux mots, parce que l’école est l’endroit où l’on met les mots dans le bon ordre, au bon endroit, et puis moi je fiche la pagaille, je m’en sers d’une autre façon, je parle du goût des mots, je parle d’un mot sucré, d’un mot salé, je détourne les sens, j’invente les mots, j’ai une relation poétique avec les mots. Ce qui m’intéresse ensuite c’est le moment où les enfants se disent que c’est du théâtre. Après je reviens parler cinq minutes avec eux, on s’aperçoit que, pour chaque enfant, le moment est différent, et pour chaque enfant, le signe du théâtre est différent. Certains pensent jusqu’au bout que je suis une vraie représentante en dictionnaire, malgré le délire qu’ils entendent, ils me disent "ben oui t’es folle ! et alors !". Il y a des adultes qui sont fous, bon. D’autres, par contre, au premier signe où ils ont l’impression que je déraisonne, se disent que c’est un spectacle car pour eux il est inacceptable qu’un adulte soit comme ça. Donc on parle du rapport à l’adulte qui débloque, qui plonge dans l’imaginaire, et est-ce que c’est acceptable pour eux, et puis ils parlent de théâtre, ils parlent de la représentation, de la représentation du monde. Sans s’en rendre compte, ils parlent de l’essentiel du théâtre. Et ça, ça me plaît beaucoup, c’est toujours très compliqué de parler théoriquement du théâtre avec des enfants, or là, on est au coeur du sujet. Pourquoi c’est du théâtre ? A quoi ça sert ? Et pourquoi on est là ? Qu’est-ce qu’on procure de spécial et comment on raconte le monde par le biais du théâtre ? Quel regard on pose sur le monde ? Ce spectacle permet cette mini discussion à chaque fois. Ca me conforte dans l’idée qu’il faut continuer à faire du théâtre pour les enfants.

Tanguy VIEL : Par rapport à la Mousson, ça va être joué devant un jeune public ?

F.P. : J’espère que ça va être joué devant un public mélangé, parce que les rires sont complètements différents, décalés. Je trouve ça toujours émouvant quand on entend un adulte rire et un enfant le regarder pourquoi il rit et deux minutes après l’inverse. Je trouve que c’est plus riche quand le public est mélangé. A la différence, demain, les personnes savent qu’ils viennent voir une fiction. Donc quand je vais débarquer, je vais essayer de dire que je ne dois pas jouer ici, que je dois jouer dans une école, que je suis représentante, mais tout le monde saura qu’on est au théâtre. La bascule ne se fera pas, elle est faite avant.

Entretien réalisé par Erwan Tanguy et Tanguy Viel

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