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2000 - Entretien avec Noëlle Renaude

samedi 12 août 2000, par Erwan Tanguy

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Erwan Tanguy : Qu’est-ce qui différencie l’écriture de Madame Ka des textes précédents comme Ma Solange ou d’autres ?

Noëlle Renaude : Dans la chronologie de l’écriture, Madame Ka est spéciale parce qu’elle a été suscité par le désir d’une comédienne, Florence Giorgetti qui avait créée le rôle de Madame Kune dans "Le Renard du Nord" en 1993. De 1994 à 1997, j’étais dans l’écriture de Ma Solange et lors de la production de cette pièce, Florence m’a proposé de continuer à travailler sur ce personnage en l’extirpant du "Renard du Nord" et d’en faire des quarts d’heure de Madame Kune. Le personnage serait seule dans une robe jaune très spéciale et très jolie en forme de parachute avec des boutons de rose mais jaune et des chaussures à haut talons. Tout ça était très joli mais très inconfortable. L’idée a commencé à me gagner pendant l’écriture de "Ma solange". Vers la fin de l’aventure de "Ma Solange", j’ai commencé à m’attaquer à cette Madame Kune en disant à Florence que, de toute façon elle ne pourra pas s’appeler Mdme Kune parce qu’elle appartient non seulement à une pièce mais aussi à un moment donné de l’écriture. C’est vraiment un personnage, alors qu’aujourd’hui je ne suis plus vraiment de cette problématique. Donc je lui ai dit que les quarts d’heure, je sais pas, ça va faire un peu dans la vaine des quarante cinq minutes de "Ma Solange", les livraisons qu’on inventait au fur et à mesure, et je lui dit qu’on travaillerait sur Madame Ka (qui n’a rien à voir avec Kafka). Sont venues alors les cinq premières minutes de Madame Ka qui ont d’ailleurs été faites à France Culture, et qui s’appelle "La table des matières de Madame Ka". C’était des tableaux qui rythmaient la vie de Madame Ka : Madame Ka fait de la barque, Madame Ka écoute Boulez, Madame Ka a le vertige, Madame Ka achète des petits paniers, Madame Ka invite des amis à dîner... Ca peut durer de trois phrases à vingt minutes, une vrai scène avec plein de monde. L’écriture de Madame Ka s’est faite à la jointure de la fin de l’écriture de "Ma Solange..." - qui travaillait vraiment sur une oralité, sur une destructuration du récit, sur la multiplication des histoires, sur aussi ce qu’est "Ma Solange", c’est-à-dire le journal cripté d’une écriture de quatre ans - et d’une autre pièce, publié dans le même volume qui s’appelle "Fiction divers" où je cherchais à rompre avec "Ma Solange", à rompre avec cette aventure vitale de l’écriture. "Fiction divers" casse avec l’oralité, la parole, et pose la question de la fiction sans ituation dramatique. Au milieu, il y a Madame Ka, qui bénéficie encore de la grande liberté de Ma Solange et déjà de la radicalité de Fiction divers. C’est un peu transitoire mais ce sont des pièces qui n’ont absolument rien à voir. Madame Ka, en fin de compte, c’est une pièce qui travaille sur la machine : la scène comme machine, le théâtre comme machine, et Madame Ka aux prises avec les machines modernes (le photomaton, le répondeur téléphonique, le fax, un oiseau qui est une machine qui parle). Les amis de Madame Ka sont des machines, tout est machine sauf Madame Ka qui est une sorte d’héroïne qui résite, vaille que vaille, contre soit ces machines qui sont humanisées, soit ces hommes qui sont mécanisés. Il n’y a plus du tout de rupture entre la machine qui se fait homme et l’homme qui se fait machine, donc ça fonctionne comme un monde dans lequel elle essaie de résister. Je devais tenir compte aussi du désir de Florence. On la travailler ensemble, avec R. Cantarrella et neufs autres comédiens, il y a deux ans à Théâtre Ouvert, et l’écriture s’est profondément modifiée pendant le mois de travail. Là, à la Mousson, c’est différent parce que c’est Florence Giorgetti qui met en scène et qui joue. Elle a choisi, et c’est assez étonnant, de réduire le nombre de comédiens, alors que la scène principale réclame neuf comédiens. Ils sont quatre ou cinq seulement.

E.T. : Pour revenir à la notion de personnage, vous dites que vous êtes en train de changer, de passer sur autre chose ?

N.R. : Je ne suis pas en train de changer mon rapport au personnage, la notion du personnage, je l’ai travaillé dans "Le Renard du Nord"... Disons que chaque texte que j’écris pose la question de l’écriture et du théâtre, c’est-à-dire que dans Ma Solange, la seule question pourrait être : est-ce que l’oralité suffit au théâtre ? Il y a quinze heures d’oralité et le corps pourrait ne pas être là. Dans "Fictions divers", c’est qu’est-ce que je fais avec ce corps. La meilleur manière de faire revenir le corps au théâtre je pense que c’est le dialogue. Il n’y a aucune tentation du monologue, c’est la réplique, on parle et on répond. Ce soont des corps d’acteurs, il n’y a pas du tout de personnages, ils sont nommés Acteur 1, Acteur 2, Acteur 3, Acteur 4. Il n’y a pas non plus d’histoire, de situation dramatique, ce sont quatre corps qui sont là, qui se parlent et qui créent à vue et en temps réel une fiction. Il y a une méta-fiction, mais la fiction ne corresppond pas à la situation dramatique, ils ne jouent rien. On peut inventer alors tout ce qu’on veut. La question du corps était résolu par le discours théâtral essentiel qui est le dialogue. Dans Madame Ka, il y a une grande tentation du roman, un peu à la Jules Verne avec ces titres "Où il s’est fait ça..." sauf que là c’est "Madame écoute Boulez". Tout autour on ne voit que des figures inexistantes.

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