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2002 - SECRET DE FAMILLE de Tanguy Viel

lundi 12 août 2002, par Erwan Tanguy

Voir en ligne : liens Temporairement contemporain Dimanche 25 août 2002

« La Famille Delacour est au bord de l’éclatement. »

Tanguy Viel, par le détour d’un sitcom, nous plonge dans une tragédie antique déformée où le résumé nous présente une forme de Dallas autour de cinq personnage :
- le père, Edouard, qui a un accident d’avion, infidèle ;
- Michèle, sa femme, amoureuse du fils du premier mariage d’Edouard ;
- le fils, Stanislas, amoureux de la secrétaire de son père à qui il n’ose rien dire ;
- la secrétaire, Hélène ;
- le docteur Schmitt, vieil ami de la famille, qui « vit un amour caché pour Michèle ».

Et des détails sur le tournage etc. Où aussi, grâce à des dialogues en alexandrin, des personnages se trouvent plongés dans une langue étrangère. Nous sommes continuellement traversé, tout au long de ces épisodes, par la tragédie et la vulgaire série interminable – une Phèdre télévisuelle bourgeoise prisonnière d’un salon où toutes les scènes sont tournées, pour des questions budgétaires. Et comme tout est déformé – on dirait corrompu, même l’amour est détourné, par l’argent et l’ambition : « …la série où le vice est plus fort que la mort » nous annonce le générique. Le vice est à la fois dans cette forme télévisuelle, sans moyen et sans idée, et dans le détournement d’une tragédie. Il y a un suspense à la fois ridicule – on pense à « Amour, gloire et beauté » ou « Les feux de l’amour » – et inquiétant, dans ce jeu de destruction violent d’un amour impossible qui se transforme en haine, et amène la mort. Si l’histoire se terminait, soit en happy end, soit en véritable tragédie, notre plaisir de théâtre serait peut-être comblé, mais nous sommes à la télévision, et tant qu’il y a de l’audimat la série continue à ne pas avancer, à ne pas choisir. Non, Michèle n’est pas Phèdre… Ou alors, peut-être - mais pour cela il faudrait regarder le prochain épisode. C’est une affaire qui tourne, mal, car le bonheur n’intéresse personne, mais la tragédie classique non plus. Et de cette impossibilité naît une autre forme de tragédie, faite de probabilités. Aux spectateurs d’imaginer les suites possibles, ils seront toujours surpris par des rebondissements incroyables – Edouard ressuscitant de son accident…

Tanguy Viel réussit dans ce texte non seulement à mettre en évidence les perversités de ce genre particulier, mais il réussit à le subvertir. Et ça, sous la forme d’une blague !

ENTRETIEN AVEC TANGUY VIEL

Erwan Tanguy : Pour cette troisième Mousson, vous proposez un texte un peu déroutant, non ?

Tanguy Viel : Le projet initial était de faire un remake de Phèdre de Racine. C’était le phantasme de départ et, évidemment, comme tout phantasme, cela s’écroule. C’est devenu « Secret de famille », par impuissance, par incapacité à mettre en branle une pièce qui serait une Phèdre d’aujourd’hui. Je n’arrivais pas à écrire une vraie pièce de théâtre.

E. T. : D’où ce détournement vers le sitcom, le soap ?

T. V. : Oui. Pendant des semaines, j’ai retourné le scénario de Phèdre dans tous les sens, envisagé tout ce qui était possible de modifier dans la structure de la pièce, puis, un scénario étant un scénario, entre « Les feux de l’amour » et Phèdre, de ce point de vue là, il n’y a pas de différence…

E. T. : Si ce n’est que dans « Les feux de l’amour » il n’y a jamais de fin…

T. V. : Enfin, c’est un choix de production, il pourrait y en avoir à n’importe quel moment. « Secret de famille », c’est un épisode dans une série, je n’ai fait ni les épisodes précédents ni les suivants. De la même manière que pour ce genre de série, que n’importe qui peut suivre sans avoir vu le début ou l’intégrité, le public, s’il se prête au jeu, aura l’impression de regarder la télévision. Ca ne demande rien d’autre.

E. T. : Pourtant, la tragédie apparaît malgré tout.

T. V. : Il faut un minimum de tension dramatique, même pour un sitcom, donc il faut un argument. Celui de Phèdre, une belle-mère amoureuse de son beau-fils et un père absent, on peut le traiter dans la tragédie de Racine, dans une comédie de Molière et aussi bien dans un sitcom.

E. T. : Avoir un narrateur qui résume à chaque fois les épisodes précédents, et des courts dialogues en vers, extraits de la pièce de Racine, était-ce pour vous un moyen de contourner cette « incapacité à écrire du théâtre » ?

T. V. : Il faut reconnaître que ce texte n’a vraiment été écrit que par impuissance, même par rapport à la commande que Michel Didym m’a faite en mai et que je pensais refuser. Mais je ne sais pas dire non et je me suis laissé encore une fois embarquer. Avec cette idée de faire ce remake de Phèdre, je me suis lancé dans ce sitcom. Je trouvais que c’était dans le ton de la Mousson de venir avec une grosse blague. Si tu mets les vers de Racine dans un autre contexte, cela peut devenir rapidement du Boulevard. En construisant ça, j’étais toujours entre deux pôles : un sketch des Nuls d’un côté et, de l’autre, une glose sur le paratexte qui plairaît à Gérard Genette ! Je ne voulais ni l’un ni l’autre, je voulais un sitcom frais, drôle, et qui soit efficace pendant trente minutes. Je ne sais pas ce que cela va donner radiophoniquement mais je fais confiance aux acteurs.

Erwan Tanguy.

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