sprechgesang
Accueil du site > Les auteurs > Erwan Tanguy > Blog > Humeurs > La place des spectateurs (2)

La place des spectateurs (2)

lundi 24 mars 2008, par Erwan Tanguy

Qui est donc ce « spectateur » qui semble exiger tant mais qui n’a pour s’exprimer que les temps de représentations ?

C’est un peu l’extra-terrestre du théâtre, les artistes sont nombreux à croire en son existence mais ne l’ont jamais vu... je veux dire par là qu’ils ne verront jamais l’ensemble des spectateurs comme groupe ayant les mêmes désirs, les mêmes sensibilités. Non le « spectateur » n’existe pas, il n’y a que des spectateurs. Et répondre aux désirs de tous est impossible, même si c’est ce qu’on souhaite pour chaque œuvre.
Alors... on avance pas. Nous sommes face à un pluriel complexe qu’il nous faut toucher, surprendre, distraire, faire rêver.

Leur redonner une place en leur redonnant l’impression de participer à une expérience exceptionnelle - non pas forcément originale et totalement novatrice mais une expérience qui les replace au centre. Mais il ne faut pas se tromper sur la définition de ce centre car je ne pense pas qu’en mettant les spectateurs sur le plateau, en les mettant en jeu, en les transformant en acteur, je ne pense pas que ce centre là soit le bon. Au centre de nos attentions, de nos intentions.
Presque tous les artistes diront qu’ils mettent les spectateurs au centre de leurs intentions. Je ne vois pas comment faire du théâtre sans penser à un moment, voire continuellement, aux spectateurs. Les acteurs s’adressent à eux, même indirectement. Le texte s’adresse à eux. Le fait même de faire une mise en scène part du principe que cela s’adresse à eux. Bon et alors pourquoi cette place des spectateurs se pose régulièrement comme l’éternelle abandonnée, l’absente de tout le processus de la création à la représentation.

J’aurais parfois tendance à croire que les représentations ne sont qu’un temps très court dans tout le processus, un temps si court qu’on en oublierait les spectateurs. Aujourd’hui, pour monter une pièce, il faut environ deux ans, entre les dossiers, la recherche des producteurs, des lieux, des dates, etc. Quand on arrive aux représentations, on est littéralement épuisé, et les pressions diverses sont de plus en plus écrasantes. Alors peut-être que la place des spectateurs s’est perdue par là.
Mais je ne pense pas. Ce serait trop simple. Le système qui s’impose actuellement à certainement des responsabilités dans toute cette affaire, mais j’ai l’impression que cette place des spectateurs a toujours été problématique.

La place des spectateurs (2)

Je suis étrangement de plus en plus mal à l’aise au théâtre, je ne vais bien en tant que spectateur que lorsque ça commence, enfin précisément quand cela a commencé depuis un moment, quand enfin je « rentre dedans ». Mais il m’arrive très souvent de ne pas rentrer dedans, ou pire, d’être assis à côté de quelqu’un qui ne rentre pas dedans, ou qui est dedans à fond quand moi je suis hors. Mais je préfère ça à l’attente. Ce long moment où les spectateurs se donnent en spectacle, se regardent, s’épient, se cherchent à se donner une importance dans la salle avant d’être totalement effacé par la pièce. C’est la grande qualité du théâtre, même quand la pièce est mauvaise (bon pas trop mauvaise quand même), les spectateurs disparaissent. Je ne sais pas si c’est une humilité de disparaître ainsi, mais c’est la sensation que je préfère. Assez comparable au cinéma, mais ce qui manque au cinéma ce sont certaines des sensations qui suivent, comme celle d’être face aux acteurs. C’est le jeu cruel du théâtre, l’acteur face au public, aux spectateurs.

Mais j’ai l’impression de m’éloigner... La place des spectateurs.
Quand j’écris du théâtre, il y a deux éléments qui travaillent, la bouche pour sentir comment le texte respire, s’articule, s’il est fluide ou pas, et s’il résiste, pourquoi, est-ce important qu’il résiste à ce moment là, etc. Puis les oreilles, pour l’écoute, pour comparer avec la sensation de la bouche, entendre si ça marche vraiment. Avant l’espace, les mouvements, une partie de mon travail prend en compte l’acteur et le spectateur. Dès les premiers mots écrits les deux personnes qui rendent le théâtre possible sont là. L’acteur et le spectateur. Les acteurs et les spectateurs. Et les dialogues, s’il y a des dialogues, se partagent avec les spectateurs. Parfois ils réagissent, là on comprends bien comment ils participent au dialogue. Mais juste leur écoute est déjà une réplique.
La place des spectateurs n’est pas muette.
La place des spectateurs n’est pas végétative.
La place des spectateurs n’est pas ad vitam eternam acquise.
Cette place, les spectateurs doivent la prendre, de force s’il le faut, et les artistes l’offrir comme un bien précieux.

Je ne sais pas. Comment définir pour moi, pour tous, cette place. Aujourd’hui. Là maintenant. Je n’en ai pas les moyens. Je peux juste écrire, continuer à écrire jusqu’à ce que des spectateurs y trouvent leur place...

{process=oui}