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La place du spectateur (1)

tentative de réflexion

vendredi 21 mars 2008, par Erwan Tanguy

C’est un peu la place oubliée qui accapare tout. Tout semble aujourd’hui tourné vers la présence dans la salle du spectateur, mais c’est comme un travail bâclé, comme si on avait oublié que pour qu’il soit là il fallait qu’il y ait quelque chose à voir.

Non, c’est trop simple. A Avignon il n’y a parfois rien à voir et pourtant tout le monde s’y précipite. La chose à voir peut parfois être sans importance, puisqu’à Avignon, le lieu suffit à attirer. Même s’il attire aujourd’hui parce qu’il a la réputation de présenter quelque chose à voir.

C’est donc plus complexe que ça pourrait sembler.

J’entends dire souvent que les artistes, les lieux aussi, ne prennent le spectateur que pour une donnée, une quantité, rien de plus. Le spectateur, grâce à l’abonnement par exemple, est généralement là, dans la salle, et s’il n’est pas là, il a de toute façon payé sa place. Bon. Et alors ! Comment établir un autre lien avec le spectateur. Certains lieux proposent des ateliers de spectateurs – sous cette appellation se distinguent différents cadres allant de simples discussion autour de spectacles vus jusqu’à des ateliers d’écriture et de jeu à partir d’un spectacle vu ou d’un intervenant (comédien dans un spectacle vu par exemple). C’est certainement une bonne chose. Bernard Dort se considérait comme « un spectateur dans et par le théâtre », ces ateliers seraient un peu comme une manière de les aider, les spectateurs, à y comprendre quelque chose, à se rapprocher du spectateur averti qu’était Bernard Dort, ou plus humblement à saisir leurs émotions même sur de l’inexplicable, à admettre qu’il n’y a rien d’étrange à ne pas comprendre et pour autant ressentir des émotions. Enfin étrange si, mais tous les spectateurs sont confrontés à cette étrangeté. Le théâtre n’est pas un vecteur de vérité.

Et que doivent faire les artistes ?
Ouvrir encore et encore leurs répétitions à un public averti, par exemple des membres d’un atelier de spectateurs, ou des scolaires dans des cadres précis ?
Multiplier les ateliers et les rencontres dans des conditions parfois douteuses ?
Se renfermer dans un autisme d’artiste qui permet de faire ce qu’on veut et le public viendra s’il aime ?
La place du spectateur dans une création artistique est bien plus difficile à définir que dans l’institution. C’est l’absent vers qui tout se tend. Les répétitions, surtout à la fin les premiers filages, se font face à une salle vide ou presque. Le spectateur est absent mais ça lui est déjà adressé. Et quand le moment de la rencontre se révèle être un échec, les acteurs restent muets, incompris, abandonnés à une douleur assez difficile à décrire, alors qu’à côté le metteur en scène continue à défendre bec et ongles son chef d’œuvre incompris. Il évoque le manque d’argent – est-ce un argument suffisant ? -, la faiblesse de certains acteurs, le manque de soutien du lieu ou des institutions… Bref le monde est contre lui. Et le spectateur rentre chez lui en se disant que vraiment les artistes sont coupés des réalités du monde, etc.
Mais de quelles réalités parlons-nous ?
Il y a quand même un certain nombre d’artistes, et cela va croissant, qui travaillent à côté pour survivre, qui bosse dans des commerces, des cafés, en intérim, dans des écoles, alors de quelles réalités parlons-nous ?
La distance qui apparaît entre les artistes et les spectateurs me semblent d’un autre ressort, qui n’a rien à voir avec la réalité mais avec la manière d’en rendre compte par exemple. Le théâtre a une longue histoire, et se confronte comme tous les arts à une sorte de crise du renouvellement. Les formes semblent figées, indépassables, à la fois éloignées des préoccupations d’un spectateur averti qui tel un drogué en attend toujours plus, et des désirs d’un spectateur lambda qui voudrait au moins se divertir.
Et ce dernier mot résonne comme une des clefs de la crise actuelle, le divertissement. Comment divertir les spectateurs au théâtre ? Je ne parle pas des divertissements comme la télé nous en fait voir, le théâtre ne gagnerait pas sur ce terrain, il n’en a tout simplement pas les moyens. Certains diront que ce sont les sujets abordés… peut-être. Mais j’ai l’impression que c’est autre chose, qu’il manque un élément essentiel sur le plateau, qu’il manque de la générosité. Je sais que pour quelques artistes, il ne peut y avoir de générosité à partir du moment où l’artiste travaille dans l’institution. Ce genre de réflexion m’accable, ce mythe profondément ancré que l’artiste doit être dans la misère pour créer, ça me dépasse. La générosité sur le plateau n’a rien à voir avec l’institution, ou si peu, il y a toujours des contre exemples.
De la générosité découle plusieurs éléments indispensable pour qu’au moins le spectateur ne se sente pas mis à l’écart : la jubilation des acteurs (le plaisir de jouer), le désir profond de partager quelque chose sur un temps donné et enfin considérer le spectateur comme un semblable avec qui s’engage un fraternel dialogue (ce qui ne veut pas dire que ce dialogue ne peut être violent ou provoquant).

Dans les périodes où je ne fais pas de théâtre, car il faut bien vivre (dans le sens qu’aujourd’hui vivre c’est gagner de l’argent !), j’écoute la radio - et parfois à la radio, ça parle de théâtre, moins rarement qu’on ne le croit - il n’y a que la télévision pour bouder le théâtre comme si l’un et l’autre étaient véritablement des ennemis. Peut-être le sont-ils après tout, mais c’est vraiment perdre son temps que de s’user dans ce combat.
Et à la radio, dans une émission populaire, un metteur en scène/comédien/directeur/propriétaire d’un théâtre privé - car il faut le savoir le théâtre public est une honte car souvent il se passe de star de cinéma et de télévision - cite Guitry. Je n’ai pas pu noter la citation exacte mais ça donnait en gros : le théâtre s’adresse au public et le public c’est le monde. On fait du théâtre pour le public donc pour le monde. La citation était intéressante… s’adresser au monde, je pense que n’importe qui travaillant dans le théâtre est dans ce désir de s’adresser au monde. Bon. Et il enchaîne avec une remarque qui rappelle ce qui déchire encore le théâtre français - une petite remarque comme un poignard dans le dos - si le spectacle plaît on sera payé, car on n’est pas subventionné !
Je me suis toujours dit si ça ne leur convient pas, le système du privé, ou si c’est de la jalousie, qu’est-ce qui leur empêche de demander des subventions - et par là même de répondre à certains critères. Nous sommes dans un pays libre il me semble, s’ils ont choisi le système du privé (qui n’est pas réellement privé d’ailleurs car il touche aussi des subventions), c’est qu’ils y sont biens, non ?
Pourquoi en partant du public, des spectateurs, on en arrive encore et toujours à ce que nous croyons comme les deux formes de théâtre (en France) : le public et le privé. La perception des spectateurs a longtemps été ce qui différenciaient l’un et l’autre. L’un pour l’éduquer, l’autre pour le divertir - en simplifiant vulgairement. Généralement faisant l’un et l’autre un divertissement qui tend à éduquer, sinon ça ne marche pas. Évidemment je simplifie et de fait exclu les formes radicales et leurs rapports avec le public/les publics…
Ça ne marche de toute façon plus vraiment, paraît-il, car la télévision divertit tellement mieux. C’est ce que sous-entendait un journaliste de France Culture un matin où il avait invité la nouvelle directrice de la Comédie Française. Ce journaliste était étonné d’entendre qu’il y avait encore des gens à aller au théâtre !
Plaire aux spectateurs ou éduquer. Mais qu’en pensent-ils eux ?

Si le spectacle est bon, nous serons payés. J’ai envie aussi de revenir sur cette phrase. Cela me semble être un raccourci assez monstrueux. Cette attaque contre le théâtre subventionné se base sur le fait que même si personne n’aime le spectacle, tous seront payés. Évidemment comme les processus de production de l’un et l’autre sont différents la simplification et la caricature sont faciles. Hors pour en arriver là, pour qu’un metteur en scène puisse créer un spectacle dans de bonnes conditions, dans un lieu reconnu, il s’en passe du temps, du temps à monter des projets parfois avec du public, et sans un sou ni avant ni après. Il faut rappeler aussi qu’un spectacle sur Paris existe aussi grâce à sa couverture publicitaire, et donc ses têtes d’affiche (et ce dans le public comme dans le privé). Est-ce que les spectateurs y vont parce que c’est bien ou parce qu’il y a un acteur connu. L’exemple de Huppert avec Régy est flagrant !

Il me semble en fait que ce qu’il manque c’est le dialogue entre les artistes, les institutions et les spectateurs. Comment le renouer, si tant est qu’il ait vraiment eu lieu, ou comment le provoquer ?
L’impression du côté théâtre est de faire des spectacles pour initiés. Du côté des spectateurs, potentiellement spectateurs, le théâtre pour ainsi dire n’existe pas - ou alors à Paris. Je dirais presque que même si on va régulièrement au théâtre, on a l’impression que ça n’existe pas. Est-ce à cause de la télévision, de son silence. Et cette impression que ça n’existe pas peut provoquer des réflexions sur les artistes, comme quoi ils vivent à côté de la réalité, etc. (cf. plus haut) Dans ma campagne, le théâtre, c’était amateur, fait par des personnes qui n’allaient jamais voir de spectacles, et n’y connaissaient finalement pas grand chose. Ça ne donnait pas envie d’aller plus loin.
Est-ce le terrain à conquérir ? Sans doute…
En ville, le terrain est labouré par de nombreuses Cies (pour les rencontres, la territorialisation, et pour la survie économique aussi). En campagne, c’est quasiment impossible. Comment une Cie professionnelle pourrait y survivre ? Aucune institution ne les subventionnerait, et les ateliers de pratique (écoles, associations, etc.) n’y suffirait pas et de toute façon posent un problème sur le mode de paiement que personne ne semble vouloir résoudre. Alors, on abandonne, on y laisse la télévision. Bon.

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