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Mettre en scène 2011

Rennes

mercredi 23 novembre 2011, par Erwan Tanguy

J’ai plongé dans le théâtre durant quelques jours avec un désir retrouvé, une envie renouvelée. Et pourtant il n’y a pas eu tant de spectacles à me bouleverser, il suffit d’un seul...

Poetry / Maud Le Pladec

Mettre en scène 2011
Poetry / Maud Le Pladec / Festival Mettre en scène
© Caroline Ablain

Contrairement aux autres sessions de Mettre en scène, je n’ai pas été beaucoup voir les danseurs. Hasard sans doute. Mon parcours de spectateur avec la danse est curieux. Après la découverte de la danse contemporaine - et cela date maintenant - je suis resté orphelin de la disparition de l’Ensemble W dont le dernier spectacle m’avait profondément remué. Depuis il me manque vraiment quelque chose. Parfois certains chorégraphes arrivent malgré tout à me capter, à me happer. Je pense à Bernardo Montet, à François Verret, par exemple. Il y a aussi des rencontres en devenir. Le travail de Maud Le Pladec est de cet ordre, son travail nous apparaît et elle construit pierre par pierre son espace de jeu, son esthétique. elle donne l’impression de prendre son temps et non seulement ça me rassure en tant que spectateur, mais elle donne l’impression de privilégier sa relation avec le public sans pour autant se perdre dans la facilité. J’ai apprécié cette rencontre.

Ce festival a donc été très théâtral pour moi.

Je parlerai uniquement des spectacles qui m’ont intéressé. Les autres spectacles, je n’ai rien à en dire, ils ne m’ont pas touché. Cela n’enlève rien au travail des artistes, à leur savoir faire.

Sul concetto di volto nel Figlio di Dio / Castellucci

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Sul concetto di volto nel Figlio di Dio
© Christophe Raynaud de Lage

Tout d’abord Castellucci. Théâtre en état de siège. Curieuse impression. De faire de la résistance en ne faisant qu’aller au théâtre. Au dehors, parfois au dedans, des individus, rassemblés autour d’une icône dont ils ne perçoivent plus du tout le message et sur laquelle ils projettent leurs désirs et leurs craintes, tentent par tous les moyens d’empêcher. Ils ne veulent pas en débattre, ils ne veulent pas discuter. Ils sont la verité inaliénable. Empêcher par tous les moyens : manifestations, interventions durant les représentations, justice... Ils n’ont peur de rien, l’icône vide de sens les protège. Toute cette tension, ces fouilles, cette sécurité omniprésente le temps des représentations, tout le monde en parle et oublie qu’à l’origine il y a juste un spectacle. Rien qu’un spectacle. Mais quel spectacle ! La scène est auréolée par une peinture représentant le Christ. Tout est représentation, et c’est important de le rappeler car c’est profondément ce qui est remis en cause tout autour de ce spectacle, puis depuis quelques jours autour de celui de Rodrigo Garcia. Le travail de Castellucci est magnifique, profondément bouleversant. Pendant que ce visage nous illumine avec ses couleurs chaudes, sur le plateau, dans un décor moderne, blanc, stylé, bourgeois chic et froid (une sorte de représentation du paradis ?), un père et son fils se débattent. Le père, qui pourrait aussi être Dieu le père, est incontinent. La merde finie par déborder du corps, ça tombe, ça coule, ça tâche. Le fils se retrouve à rassurer le père, à l’aider, à le nettoyer, à lui rendre l’affection qu’il a reçu. Pas seulement par devoir. Cette longue scène déborde d’une humanité si nécessaire. Est-ce cela qui est attaqué ? Juste au moment de la distanciation, du rappel que nous sommes au théâtre, un des illuminés qui avaient réussi à entrer cacher sous l’apparat du spectateur (eux aussi savent jouer la comédie, et surtout celle de faire croire à l’outrage ou au blasphème), s’est levé et a commencé à hurler un « Ave Maria », enfin je crois. Tous les spectateurs, saisis par le plateau, se sont concentrés pour rester dans le spectacle tandis que des vigiles accompagnés du directeur du théâtre, ont fait sortir les quelques perturbateurs. C’était bien le théâtre qui était attaqué et non le prétexte du visage du Christ. La suite du spectacle, je vous laisse la découvrir par vous-même en espérant qu’il tourne encore, que les théâtres, par peur, ne l’abandonnent pas.

45 tours / David Lescot et DeLaVallet Bidiefono

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45 tours / David Lescot et DeLaVallet Bidiefono
© Christophe Raynaud de Lage

Très éloigné des polémiques, dans le très beau théâtre de la Parcheminerie, sous utilisé hélas, se jouait « 45 tours », duo de David Lescot et DeLaVallet Bidiefono. Sous une forme aux apparences légères, l’auteur/acteur/musicien et le chorégraphe/danseur/chanteur nous ont emporté avec beaucoup de générosité dans leur univers ponctué en séquences de 3 minutes. Et, lentement, nous sommes saisis par la profondeur. Les strates de ces courtes séquences finissent par nous dessiner les chemins tracés entre eux, entre leurs cultures plurielles, entre eux et nous. Ils réussissent à créer un dialogue avec nous - ce qui finalement devrait toujours être le cas. Nous en sortons avec une impression d’en vouloir encore un peu, que cela aurait pu durer parce que nous y étions bien, pas pour le confort, ce spectacle n’est pas confortable, mais encore une fois par l’humanité qui en ressort.

Bruce Willis Saves The World / Riko Saatsi

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Bruce Willis Saves The World
Copyright Tous droits réservés par Antti Yrjönen

J’avais choisi un peu pour voir, un peu par hasard, le spectacle « Bruce Willis sauve le monde ». Je m’attendais à rien précisément, j’espérais au moins rire, vu le sujet. Ce fut une surprise. La deuxième partie du spectacle surtout. Je garde des images de ce spectacle, des visages. Peut-être pas le spectacle du siècle, j’en conviens mais il était à voir.

Habit(u)ation / Anne-Cécile Vandalem

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Habit(u)ation / Anne-Cécile Vandalem
© http://childrenschoiceawards.blogsp...

Pour finir, et je suis heureux d’avoir fini par ce spectacle, j’ai été profondément déplacé par « Habit(u)ation ». Ce spectacle protéiforme m’a saisi par la radicalité de son geste. Et quel geste ! Cela commence dans une forme réaliste et social. Nous suivons la fable tranquillement tout en remarquant qu’une tension étrange nous parvient. Elle vient sans doute de la situation. Jusqu’au moment où ça bascule. La jeune fille, qui vient de fêter dans une ambiance pathétique ses 7 ans avec sa famille au bord de l’éclatement, prend l’aquarium, le met sur le gaz et fait bouillir le poisson rouge - mais comme nous sommes au théâtre tout est faux, ce qui rajoute encore à la puissance du spectacle. Du lierre descend des murs du décor et envahit lentement l’espace. L’explosion est amorcée, une explosion aux multiples facettes. Nous n’avons pas seulement changé de registre théâtral, il y en a plusieurs à la fois et l’addition de ces registres nous donne tellement de lectures possibles qu’il est impossible de s’arrêter à une précise au risque d’en réduire le sens, de tomber dans l’anecdotique. La richesse se trouve dans cette accumulation de registres, de sens, de situations. Et pourtant nous sommes très loin d’un théâtre de la provocation, chaque geste semble être saisi par une nécessité et une évidence que nous suivons le mouvement. Nous restons ébahis par la simplicité avec laquelle nous assistons à cette explosion. La famille, la société, tout éclate déversant l’intérieur à l’extérieur et laissant l’extérieur envahir l’intérieur. Les frontières sont faites pour être effacées. La montée progressive de cette tension est une des forces de ce spectacle. L’explosion est non seulement attendue mais désirée. Pourtant il n’y a pas de catharsis, nous ne sortons pas apaisés par cette démonstration de la disparition de l’humanité.

« Habit(u)ation » était sans hésitation le spectacle à voir de ce festival. Il arrive à la fois à exprimer la violence dans laquelle nous vivons, violence qui ne peut se réduire à des conflits mais qui est bien plus profonde, et à nous plonger dans des profondeurs théâtrales. Je ne saurais jamais assez remercier les artistes qui ont créé ce spectacle qui m’a transformé, ce qui est assez rare pour être mentionné.

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Il y a eu d’autres spectacles. Certains m’ont ennuyé profondément, d’autres m’ont divertit ce qui est déjà une qualité. Il y a aussi des rencontres, des retrouvailles, de longues discussions dans ce bar si froid et si peu accueillant. Il y a eu un festival de théâtre à Rennes en 2011, c’est encore possible... Mais pour combien de temps encore ?

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