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Provoquons, ennuyons-nous !

mercredi 5 avril 2006, par Erwan Tanguy

Je cherche désespérément ce qui dépasse l’agacement, ce qui provoque, physiquement et moralement, ce qui inévitablement amènent ceux qui écoutent ou voient, à prendre parti, à perdre toute notion de justice, à se battre poings ou armes pour défendre leur opinion. Et qu’importe leur opinion, toutes les opinions se confrontent, il n’y a pas d’accord possible, pas d’alternative, pas de compromission.

Il y a les petites provocations, ciblées, comme parler du SIDA à des intégristes catholiques, chanter l’hymne national avec les couleurs d’un parti de gauche face à des membres d’extrème droite, par exemple, d’autres pires si on attaque ce qui à tort s’appelle des communautés, ethniques ou religieuses, et chanter à nouveau l’hymne national aussi contre ce qui s’appelle à tort des communautés. Mais tout cela à un goût de trop peu, c’est fade, c’est de la petite provocation qui vient finalement à peine troubler le bourgeois d’aujourd’hui, même si ce terme est un peu dépassé, voire totalement désuet. La véritable provocation aujourd’hui serait d’imposer l’ennui, non pas de proposer l’ennui comme ils sont déjà nombreux à le faire, en nous vendant justement le contraire de l’ennui, il faut imposer l’ennui, total et désespérant, sans possibilité d’y échapper, imposer l’ennui en miroir de soi, trouver le processus, l’installation, la forme spectaculaire ou non, qui permettra d’imposer l’ennui à tous, que tous soyons amener par l’ennui, au moins une fois, à se réfléchir. Se réfléchir et non réfléchir, il ne s’agit pas de penser, de démarche purement intellectuelle, se réfléchir, c’est-à-dire être face à son reflet. Et rien d’autre. Et un temps interminable. Profondément ennuyeux. Car l’ennui commence par la solitude, l’absence de distraction exterieure. L’autre, même s’il ennuit, est une distraction nous évitant l’ennui. Imposons le véritable ennui. L’autre, parfois masqué, sous les traits, par exemple d’une télévision, nous évite ce temps interminable du reflet, nous évite aussi ce temps passionnant de la rencontre. Et lorsque parfois l’ennui surgit, nous avons toujours la possibilité de fuir, pour la télévision de changer de chaîne ou d’éteindre, d’aller rapidement vers un autre mooins ennuyeux, nous zappons, ne prenons plus le temps du reflet, de ce que signifie cet ennui, non pour le conceptualiser ou y réfléchir longuement, et ensuite nous étendre sur les douleurs profondes de nos énormes "moi", mais pour juste regarder ce reflet, ces marques sur le visages, cette fatigue à toujours vouloir aller.

Le véritable ennui, imposé, les gens hurleraient à la mort pour en être débarassé, cela ferait scandale.

Et pourtant cela ne durerait pas, on finirait par snobisme, par louer cet ennui, les gens viendraient de toutes parts s’ennuyer, payeraient assez cher même pour y subir leurs reflets. L’ennui perdrait sa profondeur d’ennui, ne se détâcherait plus des autres, serait juste un courant avec ses ardents defenseurs, ses fidèles ennemis. L’ennui serait définitivement mort comme sont morts aujourd’hui la plupart des arts, la plupart des démarches. Et on zapperait à nouveau, par convention. Et si l’ennui disparaît, que nous restera-t-il ? Jamais l’argent et l’ambition ne pourront combler ce manque.

Il faut chercher désespérément cet ennui, pour le préserver, ne pas en faire un courant, le nommer juste de notre humanité. Dénoncer les hommes qui luttent contre l’ennui, qui déshumanise nos médias, nos paroles, nos volontés, nos arts - pour ce qu’il en reste.

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