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Écrire

samedi 3 mai 2008, par Erwan Tanguy

Écrire maintenant, tout de suite, écrire au-delà de la nécessité, écrire comme je l’ai lu quelque part non pour le futur mais pour le passé, pour être reconnu par les auteurs du passé... Bref écrire en s’imaginant au-dessus de tout, dans une extra-conscience. Mais en fait cet état-là, il advient plutôt après l’écriture, quand on a senti à un moment donné que la sensation de ce qui est dedans et dehors devient lisible, palpable, permet enfin d’écrire, sans trop le comprendre. Et quand enfin on le comprends, hop ça échappe des doigts (car aujourd’hui ce sont des doigts qui courent sur un clavier), puis cette extra-conscience nous fait dire et penser n’importe quoi alors qu’en fait, ça nous a échappé encore une fois. Comme toujours.

Mais là j’ouvre un conflit étrange et stimulant : l’écriture de deux projets totalement différents, l’un très j’allais dire concret, dans une langue qui pourrait sembler celle de tous les jours, l’autre plus poétique. Le premier, « Les Ombres », texte destiné à la fois au plateau et à la radio, est une histoire avec personnage, suspens même, intrigue donc, quand l’autre est un bug dans le temps, un espace déraillé dans la langue et le temps, où se répète l’événement pour en saisir l’absurdité et la violence.
Jusqu’ici j’avais des périodes d’écriture assez brèves. Besoin de temps pour me sentir prêt à écrire, besoin d’y réfléchir, de rêver à ce que je voudrais écrire. D’autres, je sais, vont écrire, écrire, ne jamais cesser d’écrire (on les nomme les écrivains), puis sélectionnent, corrigent, coupent, retravaillent, etc. Moi non (je me nomme ainsi auteur). Tout une partie de mon travail se fait dans la tête, c’est-à-dire pour parler dans le langage de l’efficacité actuelle, dans le rien. Puis j’écris d’un coup.
Là, deux projets, qui viennent stimuler et se stimuler à mes dépends. Et j’écris pour l’un pour l’autre, passant d’une langue à l’autre, d’un projet esthétique à un autre. Oui, j’ai envie de parler de projets esthétiques même si ça ne veut plus rien dire puisque sont artistes les premiers imbéciles qui grimacent à la télévision. Mais bon, on ne va quand même pas leur abandonner tout un vocabulaire sous prétexte qu’ils ont les médias derrière eux. Bref.
Je dirais que d’une certaine façon, l’un permet l’autre, le poème me permet d’aller vers la fiction radio et aborder une forme de polar et inversement. Deux expériences radicales mais complètement différentes, la radicalité n’est pas la même. La radicalité du poème « The Night Is Ours » est dans une forme qui plonge chaque parole dans sa propre solitude, et ça amplifie les peurs les angoisses qui étaient là bien avant l’événement tragique, « the tragik mistake » comme l’avoue au procès un des policiers. J’entends d’ailleurs à la radio, lors d’un flash d’informations, que des flics ayant tué un noir non armé ont été blanchis. J’en reviens pas que dans la réalité, cela se répète, de la même manière, dans des circonstances si proches. Et le pire, à force, on y fera même plus attention. Rushdie, qui avait écrit un article suite à la mort d’Amadou Diallo et au procès qui a suivi, n’écrira peut-être pas sur celui. Les meurtres perpétués par des policiers se banaliseront, on dira juste « ah ! encore ! » puis rien.
La radicalité dans le texte « Les Ombres », il y en a pas. Pas dans le sens poétique. Il y a plutôt une contrainte : que pratiquement toute l’histoire passe par le dialogue. Il y a quelques didascalies qui donnent des informations de lieu, d’ambiance sonores, qui n’ont pas besoin d’être dites. D’autres didascalies seront un peu transformées pour pouvoir être dites par des témoins par exemple. Rien de radicale donc, plutôt un jeu, une distraction, comme le sont les apparitions des fantômes, qui semblent être un peu des blagues, des éléments purement théâtraux.

Voilà, écrire, pour le moment, c’est un combat intérieur entre des aspirations presque opposées, complémentaires finalement.

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