sprechgesang

ma propre enquête

mardi 24 mai 2005, par Erwan Tanguy

Se souvenir de tous ces hôtels - je n’y arrive pas. Et pourtant il y a urgence, ne serait-ce que pour ces femmes mortes, pour leur souvenir, pour leur faire justice. Et si je suis l’assassin, que je sois jugé comme tel, peu importe mes défaillances psychologiques ou mémorielles.

Il est arrivé que je retourne dans une ville - même sans souvenir, tous les indices le confirment. Suis-je retourné dans le même hôtel, où déjà une femme était morte. Sur ce point il ne semble pas y avoir de règle, il semblerait que parfois je retourne dans le même hôtel et parfois non, mais à chaque fois il y a meurtre dans l’hôtel choisi.

Je suis peut-être ici parce que quelqu’un, travaillant dans un hôtel où je serai revenu plusieurs fois, au moins deux fois, m’aurait reconnu, fait ou non le lien entre ma présence et le meurtre, ce qui, devant les indices, est difficilement discutable, difficilement imputable au hasard. Il y a trop de coïncidences, et j’en suis moi-même effrayé.

La perversité de cet interrogatoire, pour enquête, car malgré tout je ne suis pas encore coupable, mais plus ou moins témoin, plus ou moins présumé, plus ou moins suspect... La perversité donc de cet interrogatoire qui semble perdu dans le temps et impossible à mesurer dans sa durée, c’est qu’il m’oblige à un examen de conscience, c’est qu’il m’oblige à faire ma propre enquête intérieure, à fouiller dans ces zones d’ombre qui déjà me démangent. De cette enquête personnelle, il n’en ressort rien pour le moment, ni preuve d’innocence, ni preuve de culpabilité. Cette absence de preuve m’apparaît comme une culpabilité non avouée. Puisque rien ne peut me disculper, je suis donc coupable, je m’emporte contre moi-même jusqu’au plus trouble des sentiments. Au fil de mon introspection, j’en arrive à douter de mon innocence et donc à envisager le pire : être possédé par mes pulsions, être assassin de ces belles femmes et incapable de le supporter à en devenir amnésique. Est-ce un profil d’assassin possible ?

J’ai toujours entendu dire que les assassins en série étaient pris dans un engrenage car ils ne retrouvaient jamais la libération du premier meurtre, cherchaient désespérément, en manque comme un drogué, à retrouver ce plaisir, à combler ce manque. Qu’ils en devenaient fous, sans doute. Ne me souvenant de rien, ni même du premier meurtre, après quel manque je cours ?

L’accusation peut évidemment avancer que cette amnésie est factice, jouée de toute pièce, qu’il suffirait d’un peu de pression lors d’interrogatoires qu’il serait possible d’envisager musclé, me perdre dans mon jeu, ouvrir une faille, et me forcer à tout avouer. J’en rêve moi-même, que tout me revienne, innocent ou coupable, mais qu’enfin je le sache.

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