sprechgesang

12 août 04

dimanche 4 avril 2004, par Erwan Tanguy

Être étranger, se sentir étranger, ne rien entendre de la langue, ou si peu, ne rien entendre du comportement.

(...)

Je perdu dans la ville où la nuit tombant, tiède crépuscule, la moiteur se fige à l’intérieur des maisons ou des véhicules qui n’ont pas l’air conditionné. Malgré la fraîcheur dehors, qui serait sous d’autres ciels une canicule, je continue à transpirer, à souffrir du dos dans un bus à l’arrêt. Deux hommes parlent, attendent, tapent des pieds, le temps est comme figé. L’un des hommes, le chauffeur, se décide enfin.

Tout le monde semble dehors, profitant de cette fraîcheur, de cette absence de soleil, répis de courte durée dont le point culminant, le matin, amène quelques frissons sous le léger drap rempart contre de voraces moustiques attirés par une peau noyée de soleil, de transpiration, peau blanche et protégée de l’occidental urbain que je représente. Je sais ce que je représente, moi qui protégé de la lumière, des gens, tente une excursion hors de mon monde, hors de mes murs, loin de mes repères et de ma langue. Et pourtant ce pas n’est presque rien, dans des conditions de confort en rien comparable à la pauvreté que je vois ici, mais qui existe aussi à côté de chez moi. Peut-être est-elle juste moins dissimulée, moins supportable à mes yeux gâtés par le confort dans lequel je me vautre jusqu’au dégoût. Oui je sais ce que je représente, même là dans une ville pas si éloignée, qui aux yeux de contrées lointaines, est assez semblable à celle où je vis. Partir se perdre dans une ville comme pour mieux apprécier sa propre vie. Partir juste pour le plaisir de revenir. Comme ces japonais qui regardent leurs vacances à travers l’écran digital de leur caméscope. Je ne garde de mes voyages que les souvenirs et reste assez indifférent au moment présent. Est-ce une protection ? Je me mets à l’abri de ce qui m’est profondément étranger et je ne suis plus l’étranger dans un espace mais c’est l’espace qui se déplace autour de moi jusqu’à devenir étranger à mes yeux ? Serait-ce si terrible de s’imaginer ailleurs, loin de ses repères, ou à quelques kilomètres du sol dans un avion, c’est à proprement parler impensable, terrifiant, extraordinaire. Je perdu dans la ville parce que justement je n’y suis pas, mon esprit s’accroche au stylo, au papier, reconstruit une langue que je n’oublie pas, accumule des sensations mille fois révélées. Plutôt recommencer qu’affronter le vide.

Archimède : « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai la terre ! »

Bergson : « Notre intelligence part de l’immobile, et ne conçoit et n’exprime le mouvement qu’en fonction de l’immobilité. »

Réalité et liberté ne s’opposent pas.

La prise en compte du mouvement comme tentative de penser le monde autrement, prend tout son sens quand l’avion descend pour atterrir.

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