sprechgesang

13 août 04 - le retour

lundi 5 avril 2004, par Erwan Tanguy

Je me suis égaré autant dans la géographie de cette ville que dans mes pensées. Ces monuments aujourd’hui disparus par mon retour, mon absence de cette ville, ils fréquentent mes souvenirs, tentent de s’y construire une place dont on ne sait encore quelle importance elle prendra, sont ou deviennent souvenirs de mon voyage alors qu’ils sont déjà des souvenirs d’une civilisation perdue. Que de pertes, que de souvenirs. J’accumule les couches.

Perdre et se perdre pour ressentir au plus près une errance espérée. Une impression de flottement, mettant mes repères de côtés, en vacances, ce n’est pas moi qui m’absente mais ma façon de regarder, de voir, trouver un point d’appui non pas nouveau, même si j’aimerais y croire, mais qui jusque là était ignorée. Devenir étranger, et voir dans le regard des autres ce qui a changé. Peut-être rien, parce que le temps est trop court et les dialogues fugaces.

Je me souviens mais je n’ai pas de mémoires, de même ces ruines sont des souvenirs. Les véritables souvenirs qui ne s’achètent pas sur les étales des marchands du Temple, que les hommes explorent et s’y réfléchissent pour se donner, voir se créer, une mémoire de toute pièce, une mémoire impossible, une mémoire qui expliquerait ou transcenderait leurs actes d’aujourd’hui. Je me souviens des murs, peut-être même de certains visages croisés, de quelques silhouettes de femmes, mais pourquoi devrais-je organiser cela, ou fabriquer de la mémoire. La mémoire ensable l’humanité quand les souvenirs ne sont que les sédiments naturels sur lesquels la vie continue. Il n’y a pas de théorie des souvenirs, un souvenir ne se dispute pas avec un autre souvenir, ils portent en eux l’aléatoire d’une trace dont la vérité ou l’objectivité ont disparu - si tant est qu’il ait une vérité. A force le travail de mémoire nuit à la création, la censure en refusant que l’esprit comble les vides par l’imaginaire. La création contre l’historien. L’errance contre le parc protégé où des espèces gênantes ou en voie de disparition, font semblant d’exister encore, pour notre plaisir du musée. Ce qui disparaît disparaît. Le savoir et l’histoire ne nous protègent pas de la barbarie. Il faut pourtant continuer à y croire. Je continue d’y croire mais quelque chose dans la transmission sur quelques siècles ne tient plus et nous continuons pourtant à faire comme si, comme si ce n’était pas important, comme si la perte du sens n’était pas une catastrophe puisqu’elle a été remplacée par l’économie qui ne porte aucune valeur, aucun sens, aucune éthique, et qui n’a d’objectif que de produire sans aucune nécessité autre que l’expansion. Que peuvent faire mes ridicules souvenirs contre ça : rien. C’est aussi cela qui est brisé, je n’y crois plus même si je continue comme tout le monde. Nous n’avons pas encore la langue pour dire notre monde et je suis le plus mal placé pour la trouver. Trouver une nouvelle langue, qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? Transformer notre regard, notre pensée, s’appuyer sur une autre philosophie, une autre éthique. Pour cela il faut accepter de perdre un confort, pour se retrouver dans une construction du futur aléatoire non balisé, un espace de découverte puisque nous avons sans doute déjà les outils a porté ou au moins la capacité de les inventer. Reste à prendre le risque.

Et serai-je capable de prendre le risque, même perdu dans cette ville, pris dans ce labyrinthe, pris par mes vertiges qui m’obligent régulièrement à m’arrêter, à me reposer, à attendre que les douleurs se calment suffisamment pour continuer. Mon corps refusent catégoriquement l’errance.

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