sprechgesang

14 août 04

mardi 6 avril 2004, par Erwan Tanguy

Je sais qu’il est possible d’errer sans voyage, dans la plus stricte immobilité, que je n’ai pas besoin de me perdre ailleurs dans cette ville ou dans une autre, j’ai assez d’espace en moi pour errer. Mais il manque quelque chose, la présence et la perturbation de l’autre. L’errance ce n’est pas uniquement un rapport à l’espace mais aussi à l’altérité. Même ma solitude a besoin des autres. La solitude ne peut se pratiquer que parce qu’il y a les autres, sans eux je n’existerais pas.

Je pars à ma recherche, porté disparu - dans cette séparation intérieure impossible, il y a mon errance. Les paysages et les gens me glissent dessus, et qu’importe les traces qu’ils me laissent, je ne semble pas agi par eux, insensible à ce que je pourrais appeler à l’échelle humaine l’ « effet papillon », je ne suis altéré par personne. Ou bien j’ai en moi la capacité de me désaltérer, de me protéger des autres.

Je suis double, triple, plusieurs moi-même combattant et se combattant à mort, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que les os se brisent - déjà ils craquent.

Et ce matin je suis resté figé dans l’incapacité de tenter le moindre mouvement, sans aucune douleur, une impression soudée, un bloc de plâtre, fragile, qui préfère se briser que de plier. Cela a duré un certain temps, peut-être plusieurs jours, je ne sais pas, aucune horloge autour de moi, les volets ne laissent jamais passer la lumière. Je me suis rendormi plusieurs fois, mais ce n’était qu’un cauchemar. Aucun souvenir de comment ça s’est débloqué, je marche à nouveau, sans aucune séquelle. C’est un mystère, un miracle aussi jusqu’à ce que l’événement se reproduise. Est-ce dû au changement de température ? De ce répit qui dure encore, je profite en marchant continuellement dans mon appartement, haut lieu d’errance, dans mon quartier, au centre ville où rien ne se passe encore, figé partiellement par cet été qui n’est pas terminé, qui ne se termine pas, qui n’a jamais commencé ici, ailleurs oui, dans cette autre ville où j’ai sué mes os, oui, jamais un nuage, mais ici où il pleut toujours, où les regards reflètent la pluie, où chaque rayon du soleil est une bénédiction, où Dieu s’est absenté depuis longtemps et personne ne le regrette (même ceux qui le prient), nous sommes dans une ambiance grise, d’un temps arrêté ou qui n’est plus pris en compte. Depuis combien d’années les couleurs n’ont pas changé ?

Une ville où ne s’organise que la survie, il n’y a rien d’autre à faire, pas un monument, pas un événement digne d’intérêt. Evidemment, comme partout ailleurs, il y a des soubresauts culturels adaptés aux populations soit gauche caviar soit étudiantes en passe de devenir gauche caviar. Il n’ y a presque plus d’espace, plus précisément de tentative entre le populaire et l’élitaire, l’art a abandonné pour laisser place au marketing - cela fait longtemps en réalité mais les poches de résistance s’épuise sans avoir réussi à transmettre ou à trouver une place pour celles qui suivent. L’individualisme a tué le rêve de Vilar, de Vitez, il ne reste plus qu’un système plus libéral que nos pires libéraux, où règne le libre arbitre et l’absence de règles pour préserver celui qui travaille.

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