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A corps perdu, 2000

samedi 12 août 2000, par Erwan Tanguy

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petit journal d’une fin de travail

Capharnaüm, comme objet textuel pour un théâtre, bien qu’apparemment a-théâtral, est destiné au théâtre et propose entre autre un regard sur Dédale pleurant son fils disparu. A corps perdu commence aussi par la disparition de Icare, par une quête impossible de son corps dans la mer, qui n’est sans doute pas la bonne mer. C’est un premier corps perdu, introuvable, absolument dissocié de son histoire, n’étant plus que l’objet de son mythe... nous n’entendons plus les pleurs possibles de son père, sa disparition n’émeut plus réellement si ce n’est par association. Ce premier corps ouvre le bal de la perte et de l’impossible. Autant est-il impossible de retrouver le corps d’Icare flottant dans l’eau, conservé malgré le temps, qu’il est impossible à l’homme de se séparer corps et âme si ce n’est par la mort. Et l’homme de cette histoire est dans cet échec aussi, cet échec du corps, de la matière...
A corps perdu est un nouvel objet textuel, c’est-à-dire un texte qui ne peut être ni un roman, ni une pièce de théâtre, ni une nouvelle, ni de la poésie, mais quelque chose qui se partage entre tous ces genres s’en jamais s’en approprier un seul. En cela, sans doute, ce texte est impubliable. Ce n’est sûrement pas la seule raison, il y a toujours des tas de raisons pour ne pas publier un texte, certaines valables, d’autres non. Il est impubliable car on ne sait pas où le mettre. Dire que cela participe de la perte, cette fois la perte du corps livre, de la reconnaissance de ce texte en corps livre et donc par la même de l’auteur écrivain. Un texte sur la perte de reconnaissance. L’homme de l’histoire, en douleur avec son corps, décide vainement de s’en séparer, de mettre un terme entre lui-sa pensée et lui-son corps. Que sa pensée puisse continuer sans les désagréments du corps, que les douleurs qu’il ressent ne soient que mélancolique, ou du moins du domaine de l’esprit, se privant ainsi de celles du corps, de ses manques, de ses carences. Cela aboutit évidemment à la séparation d’avec l’Autre, encore. Et pourtant c’est un échec non seulement pour le corps qui nourrit la pensée mais aussi pour sa propre réflexion ; ses engagements se trouvent trahi par cette démarche, cette séparation, il ne peut ni ne veut s’exclure et jouer à l’exclu, c’est inacceptable. On dirait : c’est trop romantique, et il se refuse au romantisme, se refuse d’être maudit. Il recherche l’anonymat, sans se rendre compte qu’il l’a déjà, alors que la mort, et c’est en cela une idée quelque peu romantique, lui donne une sorte de reconnaissance douteuse qui le faisant passer pour une victime du non regard des autres lui permet d’être sa fonction posthume, à titre de. La mort peut être pire que la vie si elle permet le contraire. L’homme de l’histoire refusera donc de mourir pour avoir le contrôle de son image, et plus tard de sa propre mort.
A corps perdu pourrait être un peu cette histoire, si je m’en souviens bien... ou quelque chose de proche, ou quelque chose de différent. Enfin un objet qui ne sera jamais envoyé chez les éditeurs, qu’en feraient-ils ? La logique de ce texte voudrait qu’il reste anonyme, et il n’apparaît donc pas sur cette page sinon dans cette évocation maladroite et inutile, comme une perte même de la nécessité d’écrire.


Extrait du texte - I défragmentation

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mon corps sans appartenance n’est qu’un outil, formel soutien de ma vie monastique encore à prouver que ma vie m’appartienne / j’appartiens à ma vie, en dépendance je pourrais ne pas être sans pour autant rendre impossible la vie
la vie n’est pas ma vie car cette dernière est partie négligeable de la vie / sorte de citoyen dans la communauté
ma vie serait constituante et constituée de moi sans le corps et du corps, l’un et l’autre ensemble vivant
le corps sans moi perd la vie retourne non poussière mais objet dégradable, nourriture d’autres vies
ce n’est plus le corps, il est rendu au monde comme objet, hélas indésirable
moi sans le corps est une absurdité, une impossibilité à être conçu sans passer par quelques théories ne s’appuyant que de salvatrices croyances
moi sans le corps n’est qu’une trace dans le temps par les actes laissés par le corps guidé
il y a tant de traces possibles. Empreintes de morbidité.
corps n’est pas corps sans moi et moi ne suis rien sans lui ni même objet ni même esprit, juste le souvenir de ce que mon histoire dans celle des autres
mon histoire se perpétue non par mon corps non par ma parole, elle passe par d’autres corps, sans pour autant que ces autres corps se l’approprie
une parole désincarnée. sans corps. peut-être est-ce cela la tentative du théâtre : redonner au texte un corps dans tout ce qu’il a de fragile, de mortel : la parole du théâtre n’en est pas plus incarné, elle en donne une désincarnation prononcée dans une contradiction incroyable : corps et parole sont intimement liés dans la désincarnation
l’incarnation au théâtre plus qu’un mensonge est une hérésie menaçante comme le fascisme pour l’individu
l’incarnation nie la vie, nie l’homme et nie donc tout l’intérêt du théâtre : n’y vient-on pas ressentir la fragilité humaine
l’incarnation se disant au plus près de la réalité la rend impossible puisque empêche celle du théâtre qui est un ou plusieurs hommes devant un ou plusieurs hommes
l’incarnation nie l’homme comédien au profit de son personnage fictif ou public / ce serait une fausse distanciation, se jouant de lui-même tel un pitre

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Corps s’attache à l’esprit par la chair et ma main fragile ne peut saisir que ce que l’esprit ne saisit pas
Et ma main ne peut plus saisir et mon esprit non plus
Plus que paroles sans distinction de pensée ou d’action
Corps abandonné au prix le plus bas : l’offrande au temps
Celui qui passe et qui agresse

Dans un coma profond chercher l’endroit intérieur où l’agression se fait moindre où l’extérieur se fait sourd pour mieux s’entendre néant

Corps s’éloigne de ma chair même ma main m’est étrangère
Je me vois étranger à espérer le noir de ne plus voir
Corps impossible à reconnaître n’est qu’une clôture selon les dires
Une prison à rêve
Ce qui s’en échappe ne nous revient pas
Corps outil du don se meurt sans nourriture du don des autres
Et l’esprit par le silence de trop de souffrance ne permet plus le don ni le pardon
Petite mort sans remord où le corps dernier sursaut joue et se joue du monde
Acteur sans incarnation n’est que la pâle figure du tout théâtre passé et déjà joué
Figure en costume où tout est carton pâte puis carton sans semblant de brique ou de mur
Et tout devient murmure
Corps comme parole accessoires des figures en costume qui passent et ne s’arrêtent pas plus d’un instant
Ma chair est morte dans une histoire oubliée y serait restée niée par dégoût du nostalgique
Ni don ni pardon
Nouvelle devise sans chanson colportée par les figures de mes univers rêvés
Mais toujours corps s’attache à l’esprit par la chair
L’un sans l’autre disparaissent objet ou néant

Pas de disparition envisagée
Une tout autre expérience d’un ensemble indivisible divisé
Cela nommé petite mort qu’apparence où le corps en sommeil cesse en partie les communications internes
Corps assumé étranger image pour les uns objet pour les autres
Coma déjà dit
S’indépendantise en gestion autonome pour nourrir et le corps et l’esprit
Donc pour ne pas mourir rendant l’expérience impossible
Corps dans son plus grand rôle mais ne se cache pas de faire semblant
Comme pour montrer à quel point le vide n’empêche en rien le jeu
Qu’importe d’où la manipulation
Corps se manipule lui-même libéré des tourments intérieurs
S’agite pour d’autres tourments en grimace en parole
Manifeste une désincarnation légère et insupportable
Entendre dire : trop de morbidité chez cet homme
(cela aurait pu être une femme)
Si facile de vouloir oublier la mort
Peut-on éviter d’en parler tout en parlant de la vie
Corps non en complaisance avec la mort porte et vie et mort ainsi que des histoires de plus d’une vie
Tout aussi livre que les livres
N’est rien d’autre qu’un objet capable de faire peur aux puissants jusqu’à ordonner leur interdiction
Exécuter l’objet livre en le brûlant pour tout ce qui dépasse l’objet mais s’y attache irrémédiablement
As-t-on vu des livres parler ou renverser ces dits puissants
N’est-ce pas plutôt les lecteurs qu’il faudrait brûler
N’est-ce pas la réalité de cette censure : brûler les lecteurs
Puis empêcher que leurs fils en deviennent aussi
Corps n’est livre que pour le lecteur
Comédien n’est figure de théâtre que pour le spectateur
Il lui faut lire une information virtuelle dans les corps l’espace la musique
L’absence d’histoire est un profit pour la narration

(...)

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