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Philomèle, 1997

mardi 12 août 1997, par Erwan Tanguy

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Parallèlement à l’écriture de Chant VI, j’ai éprouvé le besoin d’écrire un long texte qui m’a permis d’ouvrir ce travail à une autre histoire, une histoire entre une vieille femme, Philomèle, qui n’est pas celle du mythe, et un homme persuadé qu’elle est sa mère.


Extrait du texte - matière textuelle pour une lecture

Barnabé
Cela peut commencer dans une pièce. Une grande pièce avec un plancher qui grince presque à chaque pas, une table massive en bois un peu grise du temps qui passe, quelque fenêtre pour que le jour entre quand il y en a. La nuit. Comme d’habitude. La Mère est seule à se remémorer le mythe de sa vie. Et elle attend aussi. Elle attend que tu lui dises de se taire. Tu le lui dis et rien ne se passe pourtant. Répète donc encore ce que tu dois dire :
Taisez-vous, madame. Je ne veux plus vous entendre.
Elle rit et cela t’agace.
Quand allez-vous vous décider à mourir ? Disparaissez et laissez nous tranquille. Vous ne voyez donc pas que votre vie se termine là. Cela fait même quinze jours ou plus même qu’elle se termine. Il n’y a plus de place pour notre vie.

Philomèle
Je me souviens dit la Mère du temps qu’il m’a fallu pour que ma vie soit ainsi. Longue, d’abord. Irréelle, ensuite. Il est possible qu’elle soit entièrement rêvée. Je me trimbale ce lourd fardeau de vie pour rien. J’aime y croire à cette vie, à tous ces hommes de ma vie, à tous ces enfants qui éparpillent mon nom au quatre coin. Philomèle, qu’ils chantent mon nom. Je suis la Mère, le mythe de la mère. Et mon passé est étrange, je le suporte. Tout comme ce nom qui m’associe à un passé plus étrange encore, des siècles des siècles. Je suis tellement mère que personne n’ose croire que je suis née d’une mère. Et maintenant si vieille que personne ne croit que j’ai été mère. Ma mère, une cantatrice d’un autre siècle, qui dormait souvent à l’Opéra avec l’un de ses prétendants, l’un de mes pères puisque je suis sa seule enfant. Elle chantait si bien Le Rossignol. Elle ne savait que chanter, son unique moyen d’expression. Elle parlait si mal notre langue, un accent épouvantable disait-on, je ne m’en souviens pas, ce qu’elle disait était incompréhensible. Ce n’est pas elle qui m’a apprise la langue d’ailleurs, c’était le rôle plus ou moins bien assumé de ses prétendants mes pères. L’irrégularité des pères, la seule chose que je tient d’elle. Vous êtes Philomèle lui a dit un jour un compositeur et père, et ce fut mon nom, l’histoire est courte. Qui connaissait son vrai nom ? Qui ? Qu’il me le dise. Le Rossignol pour une mère cela fait un peu volage non ? Dites le moi au lieu d’attendre ma mort, imbécile, ce n’est pas encore ce mois-ci que je vais mourir. Si je me répète sans cesse mon histoire, ce n’est ni pour qu’elle ne s’échappe pas de ma mémoire, ni pour vous ennuyer, ni par désir égoïste d’éterniser ici, j’ai besoin de l’entendre pour juste comprendre où est le mythe...

Barnabé
Plus jamais tu ne parles. La femme a fait taire l’homme. Même pas besoin de lui couper la langue à l’homme pour qu’il se taise, le miséreux. Rires. Et que toutes les pirouettes des hommes font pâles figures devant ce tranchant, pure et précis. Ne penses pas à la manipulation, tu te tromperais. Tu te dis juste qu’il faut que t’ailles voir la vieille, lui parler de ça, la faire parler de ça et qu’est-ce qu’elle en pense de tout ça, elle la Mère. Tu te mettrais bien à parler comme elle, tout le temps. Faîtes place à la parole, faîtes ! Des tas de slogans te glissent dans les oreilles. La parole contre la guerre des sexes. Mais toujours rien de ta bouche à sortir, rien que du silence. Chante parle alors comme le mythe. Tu n’en as pas envie. De peur que cela ne marche pas comme dans le mythe. Ne pas essayer c’est un peu garder cette chance en réserve. Si ça ne marche pas une fois à cause d’une mauvaise préparation peut-être qu’alors ça ne viendra jamais. Voir Philomèle, l’écouter pour l’instant, l’écouter vraiment. Attendre que ses mots parlent de la parole des hommes, celle qui disparaît. D’ici là peut-être que tu arriveras à chanter, à moins de trouver un autre moyen de communication. Le langage des signes. Philomèle ne doit rien comprendre au langage des signes, c’est la loi curieuse qui dit que plus tu avances dans l’âge moins tu t’intéresses au présent. Réfléchis bien avant de vieillir.

Philomèle
Mes nombreux maris qui me laissaient leurs nombreux enfants, dans mon ventre et s’en allaient mourir à la guerre ou dans une quelconque nouvelle épidémie. Tous des aventuriers à la recherche de la manière la plus nouvelle de mourir. Par expiation envers moi, ma mère, et surtout le mythe de mon nom de mère : la Mère. Quand expier ils me font mythe. Ce sont eux les bâtisseurs de mythe, eux l’Eglise du mythe qu’ils célèbrent. Moi je m’en fous d’être trop occupée à m’occuper des milles enfants de bâtisseurs, qui se chamaillent dans mes jupes et qui ne grandissent pas. Jusqu’au jour où ils grandissent tous et s’en vont à leur tour mourir ailleurs, chercher la mort de leur père, me rejeter pour mon mythe et clamer mon nom partout en prière :
ô Philomèle musique de la procréation, fertilise les ventres et la terre pour les moissons, satisfait les stériles en leur offrant ton ventre, chante leur l’avenir, leur vie et leur mort, et retourne-toi près de tes enfants orphelins qu’à leur tour ils clament ton nom.
J’ai honte encore de l’entendre cette prière. Qu’ont-ils fait de leur mère ? Une demi-déesse d’un autre temps qui ne sert à rien sauf peut-être à apaiser les craintes de ces gens laissés pour compte des religions. Ridicule. Cela ressemble tellement à une secte d’adorateur de la Mère des hommes. Puisque c’est cela mon mythe. Et il semble durer que je ne compte plus les années à attendre qu’il s’éteigne. Je ne doit pas mourir avant que mon mythe ne s’éteigne. Je veux mourir seule et sans prière, seule et sans tombe, oubliée et rejetée comme une vulgaire vieille femme qui a fait son temps à se plaindre et à commérer sur la vie forcément impure des voisins, des jeunes, des autres vieilles, des enfants et de leurs enfants, de toute la famille et du monde entier. De ces vieilles persuadées qu’elles seules iront au Paradis réaliser tous leurs fantasmes avec Dieu Le Père. Amen. Au Paradis qui craint l’inceste. Voilà la vieille que je suis quand le mythe est déposé. Vous voulez vraiment que je disparaisse pour laisser ce maudit mythe en suspend et qu’il s’accroisse encore. Vous voulez vraiment que je devienne une sorte de Déesse Mère assise sur le sexe de Dieu ou à sa gauche pour procréer. Mais procréer quoi ? Les hommes y arrivent bien tout seul aujourd’hui avec leur technologie. Les Dieux et les mythes ne sont là que pour apaiser l’âme qui ne croit plus. Et elle a raison de ne pas croire si tout est pareil à ce qui m’arrive, si les Dieux des uns et des autres ne sont que des hommes vaniteux et peut-être bons qui se sont laissés portés par leur mythe au-delà de leur mort. Quelle misère alors toutes ces églises, temples, synagogues, mosquées et autres bâtisses à prière. Vous ne dites rien aujourd’hui, pour vous opposer à mes salades. Moi Philomèle qui parle contre son mythe et vous ne dites rien. Vous ne regardez même pas le décors comme l’autre lointaine fois. Non vous m’écoutez, je ne vous ai jamais vu m’écouter ainsi. Ne me dites pas que vous buvez mes paroles - tu fais signe que non, que oui, que peut-être, tu n’en sais rien en vérité - comme de l’eau bénite, je n’ai pas de place pour vous ni à ma gauche ni à ma droite. Allez-vous en, revenez demain, je ne veux plus vous voir, je dois terminer mon discours sur les religions, laissez moi le terminer seule, demain ce sera autre chose.

Barnabé
Tu écoutes Philomèle la vieille qui parle sans cesse, va qu’elle te dit, rejoindre ceux qui t’attendent vraiment. Tu ne l’écoutes pas.

(temps pour un autre moment)

Tu attends de la mère qu’elle ne te dise plus. Quand de l’amour son corps. Qu’attends-tu de ce genre d’inceste ? Tu te trompes et imagines de ces histoires un peu divagantes entre toi et ta femme. Elle est là et tu l’imagines déjà parti. Ou encore près de toi pour d’obscures raisons, de compassion tu te dis. De quoi d’autre encore. De sécurité. Toutes tes craintes rejaillissent dans la perception que tu te fais d’elle. Elle, multiple et une, ta femme. Elle n’est pas mère et mythe comme Philomèle ; la voudrais-tu Philomèle comme femme, épouse et mère éternelle ?

Philomèle
Vous me faites des avances depuis quelques jours. C’est ça ? Vous me faites des avances. Comme une suite logique à vos tourments. Ou la résurgences de quelques complexes oubliés d’avec votre mère. Je ne suis pas votre mère. Vous comprenez cela. Encore moins la mère de votre mère. J’ai enfanté, et j’enfante encore mais vous, je ne vous reconnais pas comme de ma descendance. Je vois bien que vous cherchez une sorte de relation incestueuse. La belle erreur ! Et de quels enfants j’enfanterais après vous. Une multitude porteuse de vos complexes. Je ne veux pas les voir finir en soldat, en pilleur, ça finit toujours par violer, il me violerait moi leur propre mère, même s’il s’agit du corps d’une autre, et si peut-être c’était une de mes filles, je ne veux pas de cette descendance de malade. Non ! Vous, vous deviendrez père de mes futurs enfants, ceux à naître, quand vous semblerez guéri. S’il est possible de guérir de ces choses là. Il vous faut encore parler pour rendre cela possible. Et vous ne dites rien, pour m’écouter comme avant, lorsque vos yeux ne regardaient pas. Ou pour autre chose. Je ne peux pas savoir toutes ces choses qui vous préoccupent. Ce sont sans doute les limites du mythe que vous m’attribuez. Votre silence. Comme votre maladie et votre noyade. L’eau dans la bouche, vous ne parlez plus. Vous m’entendez au moins. Je suppose que oui, pour vos employeurs, pour votre travail, il vaut sans doute mieux m’entendre que parler à ma place, ce ne sont pas vos mots qui les intéressent pour écrire leur espèce de bible ou je ne sais quoi de plus idiot pour faire croire en mon mythe. Ecoutez-moi. Ma parole ne vous soignera pas, parce que je ne parle pas pour vous ni pour personne, mais contre l’idée que vous et vos employeurs, et les autres aussi, avez de moi. Puis il m’est peut-être plus facile de me battre contre cette idée, contre moi, que contre une société. Le langage politique n’est pas le même. Je dis quand même que mon langage est politique, et non spirituel ou je ne sais quoi de ce que vous en attendez.

Olivier
Philomèle. Votre ventre rond porte ma semence. Je ne peux pas en rendre compte. De ça. Pour garder mon travail. Je participe donc à votre mythe. Pas peu fier d’en être. Même à titre anonyme. Ou d’un salaud. Ou d’un violeur. Je deviens celui qui abandonne la chair de sa chair. Et au prix du silence.

Barnabé
Dites. Dites l’histoire et qu’elle recommence. Dites encore. Olivier. Dites maintenant que vous êtes en habit. Et quelle posture. Dites vos noms. Un par un. Qu’importe le temps que cela dure. Dites votre mère. Il dit "Ne me mettez pas fils de n’importe qui !". Votre mère vous a gravé dedans sa tête en bois. Je la connais comme un souvenir vécu votre naissance. Elle nous en parle si bien d’images et d’heureuses souffrances. Cela lui a marqué le sourire. Elle parle toujours et elle dit "Tête en bois. Tous ces personnages là dans ma tête en bois." Elle récite les noms et elle dit "Vous y étiez Olivier. Dedans ma tête en bois. A ne pas vouloir en sortir. Pas la peine de la secouer. Ta cloche en bois. Il me disait. Tous graver. En belle sculpture. Olivier y était lui aussi. Même mort, même sans papier. Olivier où êtes-vous à courir encore après tous ces gens. Votre nom nulle part ni dans ma tête en bois. Langue de bois. Touche du bois. Dans ma cloche en bois." Elle a dit cela et le répète encore. Je ne l’entends pas d’ici. Olivier écoutez. Et dites. Dites donc de quel nom de quelle ville votre origine. Dites sans limite. Dites sans liste. Dix cent sans liste ni risque. Dites. Vite avant l’heure. Et récitez en fermant les yeux sur ce pourquoi il n’est plus nécessaire d’y réfléchir.

Lettre à Philomèle

Voilà mon absence qui vous fait lire mes mots. Pour la première fois sinon mes notes et les quelques constats à signer, mes assurances aussi, enfin toute l’administration qui ne sont pas de ces mots entre vous et moi mais ce langage statique du quotidien qui fait vivre de revenus, qui miroite une retraite paisible. Ils sont - seront - maladroits, mes mots, comme une impossibilité de dire. Mon impossibilité de dire. A vous. Aux autres. De chercher hors et loin de vous mon père pour faire balance. Un équilibre. Entre vous, ma femme, mes enfants. Un contrepoids. La définition exacte encore à trouver. De même si c’est une quête ou une fuite.

Affectueusement, Olivier - c’est ainsi mon prénom.

Lettre à Philomèle

Il m’arrive d’avoir envie d’entendre vos mots. Vos mots. Est-ce que vous pouvez m’écrire. Cela ne devrait pas vous empêcher de parler, écrire ? Philomèle ! Faites suivre vos lettres. De père en père. Prière Philomèle ! Ecrivez au premier qui enverra au suivant, etc. Jusqu’à moi. Puisque je vais de père en père. Prière poudrière ouvrière meurtrière beau-père désespère ou espère exaspère opère récupère tempère la vipère et le Saint Père austère crucifère préfère un autre atmosphère loin de vous mère chimère amère commère d’un éphémère. Tous, ces pères, à la suite. L’un après l’autre. Cette errance à ne pas savoir combien ils sont. Combien ils ne sont qu’une parcelle de celui idéal sans doute mon Père. L’Absent. Se souvenir même qu’il devait être trop présent, comme vivre à travers moi une joyeuse enfance jusqu’à s’en foutre dans quelle merde ensuite à se demander qui a vécu avant, lui ou moi, aucun. Et ce bonheur sur les photographies. Moi sur les photographies, sourires, larmes et parfois pigner, sale gosse peu à plaindre. Et de cafard en cafard. Des moments de solitude pour me souvenir de votre voix. De votre bouche et ces mots parfois curieux à entendre. Je me souviens ne pas toujours tout comprendre. Vous ne voulez pas écrire. C’est ce que vous aviez dit un jour. Il me semble. L’aviez-vous dit ? Enregistrez-vous alors sur un magnétophone. Ils en font des miniatures maintenant, même les cassettes audio sont miniatures. Juste bon à enregistrer des voix, votre voix. Je m’ennuie de ne pas l’entendre. Et les cassettes envoyez les moi. Je préfère cela aux lettres. Finalement. Que vos mots vivent encore dans la répétition de l’écoute que j’en ferais. Un abus d’écoute jusque la mort de la bande magnétique - elle est magnétique, non ? - de la cassette, lorsqu’elle se plisse, sort de la cassette dans un accouplement étrange avec la tête de lecture du magnétophone. Lorsque la voix déformée se perd. On l’oublie mais la connais par coeur, on est capable de l’imiter de l’avoir trop entendue. Pouvoir entendre continuellement vos mots - mes interrogations - sur mon baladeur, ou sur un autre lecteur qu’importe ! Et je serai toujours le seul à vous entendre. Et aussi toujours quelqu’un pour vous écouter. Parce qu’ils ne m’ont pas remplacé, dites, Philomèle, ils n’ont trouvé personne pour faire ça - ce travail - pour un si minable revenu. Je ne me suis même pas aperçu n’en plus recevoir. D’argent d’eux. Je ris. Véritablement. Devant cette idiotie. Je ne sais même pas ce qu’il y a sur mon compte. Sans papier ni carte bancaire ni chéquier. Ils me payent encore alors pour arrondir les fins de mois de ma petite famille d’abandonnés. Ma femme gagne plus, ça je m’en souviens. Je vous aime comme je l’aime. Vous Philomèle mère infante de votre mère et pénultième aussi, l’entre deux des presque, inachevée. Et ma femme mère d’enfants de puînés de pénultièmes qui n’en finissent pas tous les neuf mois à se révolter contre l’aîné. Vous souvenez-vous de votre aîné ? Votre frère ou votre soeur mort-nés. L’un avant, l’autre après. Parce que votre mère Rossignol d’un triste opéra trop préoccupée. Philomèle celle dont la chance sourit et qui en compensation porte le mythe de son nom. Fille unique de ne pas savoir qui avant ou après, de quel sexe, etc.

Les mots me fatiguent, non ? Ne les écoutez pas, s’il est possible de les entendre. Ils me dépassent là sur cette feuille à envoyer. A lire, Philomèle.

Affectueusement, Olivier.

Lettre à Philomèle

Sur cette île sans commune mesure puisque j’en ai fait le tour dans un brouillard épais. Un pied devant l’autre à douter toujours de sur quoi on marche et d’éviter l’eau de mer qui abîme le cuir des chaussures mais en la frôlant pour définir au mieux le périmètre de cette île sans ville. Et les mains devant aussi pour tenter d’amortir une rencontre aveugle avec un de vos ex-amants dont l’un mon père. Eux ils ne cherchent plus à savoir comment cette île au milieu de l’eau de mer de quel océan. Ils s’en foutent de cela. Ils marchent mangent et ne dorment jamais. Ou dorment toujours ils n’ouvrent jamais les yeux. J’ai dessiné un plan invisible avec mon doigt sur le sable. Le plan de l’île. Chaque vague qui roule l’efface et le change. L’île des pères qui change ! De là sans doute ce vague périmètre à jamais transformable. Une île liquide dépendante du liquide qui n’aime pas les formes solides ces sortes de musée de leur histoire. L’endroit n’aime pas les formes fixes donc les objets et le brouillard est roi. Curieuse société où le brouillard gouverne je dis. Il gouverne quoi tous ces déplacements au hasard s’il existe une politique du hasard. Ex-amants se mentent à eux-mêmes de fermer les yeux ne plus voir et ne plus se voir eux les résignés. Leurs pupilles frémissent à chaque pas de ressentir où mène le hasard. Ils se disent découvertes aventures et autres mots pour ne jamais comprendre leur résignation. Non ? Impossible d’y rester là moi. Je n’ai pas parcouru tout ça pour errer sur cette île des pères de sable et d’eau de mer. Philomèle.

Barnabé
Philomèle ne répond pas.

Philomèle, 1997 Philomèle ! Est-ce le sort que tu réserves à tous tes amants ?

Suite de la lettre

J’ai entendu le silence de leur corps suspendu surpris par ma voix. Quelques secondes suspendues. Un envol sur cette île sans oiseau. Et ma voix d’un seule coup revenue !

Partir cela prend des années. Autant qu’à écrire et me souvenir de cette lettre. Et des tonnes mille et mille plans à tracer avec mon doigt sur le sable sans cesse lavé. J’ai encore les cicatrices sur le bout des doigts de trop m’être frotté au sable. Jamais le temps de s’infecter les plaies avec tout ce sel là régulièrement balayé et renouvelé. Ma peau a encore le goût du sel aujourd’hui et se conserve au-delà de ma mort Philomèle.

Olivier
Vous me demandez comment j’ai fuit l’île cette prison de vos ex-amants !

Barnabé
Philomèle ne répond pas.

Suite de la lettre ?

J’ai essayé la nage oui. J’ai même réussi à dépasser le brouillard là où je n’avais décidément plus pied et où la mer s’étend à perte. Et perte d’ailleurs de mon sang froid. Ainsi demi-tour essoufflé sur le sable délavé translucide. La nage me suffoque ! Le sable translucide je ne l’avais jamais vu de cette façon là. Soupçon qu’une éclaircie ça perce des fois le brouillard. On voit encore la trace de mon retour dans le brouillard. J’ai ramené l’éclaircie. Brouillard éponge à trace ! Il va en falloir des traversées à la nage pour voir vraiment ce que cache cette île.

Barnabé
Et alors ?

Rien puisqu’il n’y avait rien à voir sur cette île. Si ce n’est le visage de ceux que je croisais. J’en croisais souvent ils étaient assez curieux de mon optimisme à partir. Ils la trimbalaient depuis quand leur résignation. J’ai refait le tour de l’île et j’ai découvert à la limite du brouillard un îlot sur lequel le phare. Il faut bien un phare non pour que la barque s’y retrouve. Pas très grand phare mais suffisant pour m’abriter. J’y ai attendu un nouveau passage qu’une barque amène un autre ex-amant de vous. Il a bien fini par arriver celui là je l’ai reconnu comme un de mes prédécesseurs. Il en a mis du temps avant d’y arriver. D’autres femmes sans doute. Et d’autres enfants à nourrir de pension ou d’affection. Toujours difficile de lutter contre cette garce de conscience. C’est ce qu’il disait dans la barque. Elle est passée. Une corde entre la barque et le phare pour pouvoir revenir. A son retour j’ai sauté dedans juste avant qu’elle ne sorte complètement du brouillard.
Autant de temps qu’à l’aller pour revenir sur la terre ferme de ces grandes îles dites continent.
Oui je ne l’ai pas retrouvé ce soi-disant père sur cette île mais je n’allais pas rester là-bas pour être à mon tour contaminé par leur résignation.
Après encore des périples et des péripéties qui ne rentrent pas dans le cadre de votre histoire.
Olivier, votre fils manqué

Barnabé
Philomèle ne répond pas.

Philomèle
Il ne trouve jamais son père. L’homme qui m’écoute. Il m’écrit des lettres que je ne lis pas. Ai-je le temps moi de lire ? Lui. Ses mots. Et qu’ils me portent en mythe. L’autre mythe que celui mon nom. Il croit cela. Il dit le mythe de ma parole. Sans voir qu’il est celui de mon nom. L’histoire de mon mythe celle de la parole empêchée par l’acte, finalement dite et qui dépasse en acte la parole. Voilà mon mythe. Il ne le voit pas. Celui qui vit mon mythe. A ma place peut-être. Le sacrifié sans raison autre que la sienne. Il est le mythe que je refuse. Pourquoi n’y a-t-il plus personne là pour entendre que je ne porte plus mon mythe ? Qu’ils l’entendent et je pourrais me reposer !

Philomèle
Le lieu de dire Olivier vous venez dire Olivier qui vient dire celui qui marche à courir après ses probables pères beaux-pères grands-pères etc Olivier sans père ou sans papier ainsi nommé là à tourner autour et dire où sont ces maudits papiers Olivier à qui les ai-je donné ou encore quels pères cachent-ils ces papiers jusque le moment irrésistible la nécessité d’aller vers le lieu où peut-être les pères ce lieu de leur dire qui toujours échappe aucun de vos pères présupposés n’a en sa possession vos papiers ou le moyen de prouver votre origine votre terre votre sang toutes ces conneries les voix les leurs qui vous rappellent sans cesse votre statut d’innommé juste le droit d’exister mais ailleurs
mais ailleurs et vous fuyez quand ils disent ailleurs pour d’autres pères fuir ailleurs quand même.
Ne me dites pas ce que vous allez dire. En silence. Vos pensées sonnent trop. Jusqu’à mes oreilles. A en devenir sourde non ? Occupez-vous de vos pères, ceux que vous croyez mes amants, allez, plutôt que de penser à moi, de penser.

Olivier
A entendre votre voix je vous aime. Mes rêves vous aiment. Confondues vous et ma femme. Philomèle à qui tout se dit je m’emmêle. Vos deux visages vos deux corps vos deux sexes même. Vous, l’ensemble de vos corps, l’unique femme que j’aime.

Barnabé
Philomèle n’entend pas ces mots là non plus et elle continue de dire.
De se taire. Ne plus arriver à parler (n’arriver plus à parler). Se taire sans autre choix. Puis doucement vers l’essentiel. Le minimum mot pour dire. Celui qui. Simplifie l’idée. La rend complexe. Réduire et élargir la pensée. Ne plus penser. Ne plus le vouloir. Ça de perdre son temps à ça. Olivier. Le minimum mot jusque plus rien. Olivier temps du silence.

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