sprechgesang

Capharnaüm, 1998

mercredi 12 août 1998, par Erwan Tanguy

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mai 1998 - Envisager d’abord une pièce comme un objet (un objet textuel pour un théâtre) parce qu’elle est avant tout unité en tant que texte et que cette unité lui donne une existence hors du théâtre même si elle a été écrite pour celui-ci. Dans cette optique il est aberrant de considérer une partie du texte qui ne serait pas à dire contre une autre qui serait à dire (donc destinée aux acteurs et aux spectateurs alors que les didascalies seraient réservées aux lecteurs et aux metteurs en scène). Capharnaüm ne fait aucune distinction textuelle entre ce qu’il y aurait à dire et ce qui n’est à considérer que comme information, elle se définit comme un poème. Les choix des extraits de ce poème qui seront entendus sont l’objet du travail du metteur en scène et sans doute l’objet de sa critique. C’est en cela que cette pièce est organiquement liée au théâtre, dans la liberté terrifiante qu’elle laisse au plateau et qu’il faut investir, sinon l’échec est inévitable. Cette liberté à investir apparaît comme a-théâtrale dans la mesure où cette pièce ne donne aucune image - ou si peu, aucune action à proprement dite théâtrale - ou si peu. L’endroit de l’action - indispensable - est à trouver comme enjeu du plateau. C’est, en quelque sorte, l’autre lien organique entre les acteurs et le texte. Il est donc impossible de dire "on va monter Capharnaüm" dans le sens classique de la mise en scène car ce texte ne porte pas en lui sa réalisation scénique, il porte en lui sa critique, son regard sur le théâtre et l’écriture, son regard sur la vie, mais pas les moyens de sa réalisation - ou si peu. Il est donc impératif pour un metteur en scène d’avoir un projet théâtral autour de ce texte qui vienne donner à ce dernier ce qu’il faut du plateau, de la scène et des corps (actifs ou passifs). Le principal objectif est donc de rendre impossible toute mise en scène qui n’en serait qu’une lecture, où les acteurs ne seraient que des bouches au service de l’oreille du spectateur. Néanmoins ce danger ne peut être complètement écarté car il y aura toujours des incompétents qui méprisant le théâtre essaient au minimum de faire partager leur dit amour du texte. Et la déformation du propos de Capharnaüm serait telle qu’il serait sans doute impossible de reconnaître l’objet non plus dans son unité poétique mais dans sa critique du théâtre. Il faut prendre Capharnaüm comme une réponse par l’écriture "théâtrale" à l’expérience et la recherche entreprises par le Théâtre du Radeau de François Tanguy, une écriture pour un objet textuel à un endroit où il pourrait envisager le texte. Bien entendu la possibilité de l’échec de cette réponse n’enlève rien au propos, juste dire qu’il n’y aurait pas ces choix d’écriture sans l’expérience de cette troupe de théâtre. C’est donc un projet ambitieux et sans aucun doute prétentieux.


Extrait de la pièce suite à la lecture au Campement
novembre 1998 - Campement à St Jacques de la Lande (35)

Tu n’entends plus le souffle du vent comme il ressemble à un cri Cette altitude que tu ne vois plus qu’en cauchemar Et ces larmes qui viennent du souvenir Tu en as perdu des fils Et combien de cris depuis Parce qu’en apprenant la maîtrise du vent ils ont voulu conquérir Et les conquêtes sont des conflits terribles Ils ne tombent plus tes fils d’un désir naïf d’atteindre le soleil Ils savent qu’il n’y a pas de soleil Ils veulent être les seuls à maîtriser cet espace Donc tombent les autres et puis eux quand d’autres plus forts Qu’as-tu amené Dédale qu’un nouveau champ de bataille où la barbarie de l’homme s’épuise à l’infini Un espace implique un conflit Chaque espace développe sa propre barbarie Elle n’a pas peur de mettre des ailes d’ange pour se déverser immonde Et tout se croise pour ne laisser que des cadavres Cadavres d’hommes Cadavres d’anges métal sur cadavres d’hommes métal ou corps Des corps à perte Qu’as-tu amené Dédale qu’un nouvel espace de domination où l’homme ailé surveille l’homme pied-à-terre A la place de Dieu Parce que tu as tué Dieu naïvement en voulant fuir la prison d’une vie au prix de ton fils Et des autres fils au mépris de la mère Anges métal Hommes ailés Tous portent le nom d’Icare Cette impossible maîtrise

Et il dit qu’il n’y a rien à entendre

" Il n’y a rien à entendre "

L’homme pied-à-terre en vénération des Icare tombés d’édifice en édifice honore ces morts ailés dont il a oublié qu’ils étaient aussi ses assassins Toutes ces stèles qui pointent le ciel en adoration et invitent aux rêves les jeunes générations qui voient en la mort un héroïsme fantasme de l’anonyme où ils naissent Rares sont les héros de leur vivant Et qui ne finissent pas tyrans

Des voix disent le nom de l’homme qui héros de son vivant a rendu disent-elles impossible le héros lorsqu’il est mort pour l’humanité qui le condamnait Et un homme sans doute commence à murmurer une vieille prophétie dont on ne sait si elle s’est révélée juste ou non dont on ne sait si elle s’est réalisée ou non

Tu crois qu’il viendra cet homme ou cette femme Les deux ensemble peut-être Qu’il ou elle viendra pour faire ce que personne n’a le courage de faire De prendre sur ses épaules La charge est trop lourde Ingrate Juste pour l’honneur Ce rôle juste pour l’honneur Tu en as envie toi de ce rôle juste pour l’honneur des médailles posthumes parce que seule la mort achève la dimension de ce rôle Si tu en as le courage prends les armes Tu n’entends donc rien à ce que nous te disons drôle d’homme ou drôle de femme Tu restes à regarder les images Celles-là et celle-ci que nous sommes en train d’incarner Que des images tu te dis Tout cela est bien loin de notre réalité tu te dis Les bruits de ces images sont suffisamment filtrés et tu n’entends ni nos paroles ni la violence contre laquelle tu ne fais ni ne dis Rien puisque tout est loin Déjà à survivre ta propre vie Tu ne dis rien drôle d’homme ou drôle de femme Pourtant dire c’est déjà beaucoup Il faut un corps et une voix pour dire Tant d’homme ou tant de femme n’en n’ont plus ni de corps ni de voix Ou des lamentations lointaines On ne sait pas bien de quoi ils se plaignent Des conditions de vie Qu’est-ce que cela veut bien dire Pourtant dire c’est déjà beaucoup quand on entend les dires Comme l’amorce d’un acte déjà incarné par une parole Nous n’en savons rien Tu n’en sais rien drôle d’homme ou drôle de femme De ça ce corps qui apparaît par la parole Une volonté de dire même si cela ne suffit pas pour que le dire se fasse Une amorce Un voyant rouge ou vert qui vient prévenir que cela commence Que cela peut commencer parce qu’après tout rien nous empêche de ne pas commencer Et commencer quoi Juste une amorce qui ne dit pas comment cela va se faire Il faut franchir le vide entre le dire - l’acte de dire - et le faire - l’acte de faire Tu crois que tu pourrais être l’homme ou la femme qui viendra plus dire mais faire Mieux dire et faire Mais dire et faire quoi nous n’en savons rien Ou nous n’en savons qu’à moitié de ce qui se passe et pourrait se passer Nous avons tant de souvenirs Tant d’histoires qui se mélangent Nous mélangeons les destinées à n’en plus savoir ce qui se passe aujourd’hui Tu pourrais nous aider drôle d’homme ou drôle de femme au lieu de ne rien Dire et faire Qu’attends-tu là dans l’absence

Silence se taire homme et femme mains jointes N’attendent ni de la vie ni de la mort Aucun changement à vue Etat stationnaire et impossibilité de cet état Cela ressemble trop à la mort

hute de l’ange Ange déguisé en homme mêmes vêtements même vie A oublier jusqu’à son ancien statut d’ange Plus d’ange aujourd’hui Que des hommes et des femmes qui se débattent du souvenir inconscient d’avoir eu un jour des ailes Souvenir d’une lumière électrique jouant de caprices pour se faire un cinéma de ces chutes et de ces débattements A espérer qu’ils s’aiment pour le happy end S’enlacent pour toute une vie sur un écran de projection Mais homme et femme sur un lit n’enfantent plus qu’en rêve Où donc le cinéma (pas cette télévision à message publicitaire Cette boîte devenue télévision) quand rien ne se passe Homme et femme figés mains jointes dans l’attente de rien Ni de perdre du temps Et ça défile comme une épreuve de torture cet étirement du temps Homme et femme dans le noir n’ont plus le droit à la reconnaissance Fin de l’homme et de la femme comme acteur Pas d’applaudissements pour des ombres Homme et femme sur un lit n’enfantent pas dans le viol non plus de l’homme ou de la femme mais de l’acte lui même Aucune naissance d’ange entre un homme et une femme L’ange n’a jamais porté en lui une quelconque humanité sinon dans le rêve des hommes et des femmes L’homme meurt de vouloir être ange Icare Adam et Eve n’ont pas été le berceau du parfait amour (Ils) n’ont engendré que des hommes L’ange est inaccessible à l’humanité Il n’est même plus sujet au rêve Et c’est un espoir terrifiant de voir cela de savoir cela que malgré tout rien ne se fige sinon meurt Drôle d’homme et drôle de femme à se demander s’ils s’abandonnent à la mort ou s’ils acceptent de continuer à Qu’ils acceptent au moins de se voir Et à l’ange déchu de prendre la parole : Bienvenu / Un soir un autre soir / Une autre rencontre Ne se perdent pas de vue qu’ils ne se voient pas

/ mise en abîme de la douleur / se régénère pour se maintenir / voix qui se perdent en écho :

" Qu’aviez-vous à nous dire sinon rien "

/ les autres corps disparus / peut-être quelques costumes / des traces de passages qui ont ou n’ont pas eu lieu / les signes uniques de ce qui aurait pu être dit / Dit et fait s’il y avait à faire / Rien / de tout cela l’homme et la femme / nus / comme nus / silence nu mise à nu des corps homme et femme ensembles se refusant / esquisse d’un geste de l’homme vers la femme / abandon / inaccessibilité de l’un et l’autre en un / s’excluent eux-mêmes mais ne se perdent pas de vue qu’ils ne se voient pas / parce que voir une autre façon d’un peut-être à faire / mieux vaut ne rien faire donc ne rien voir / accusant mutuellement l’autre d’être inaccessible / s’accusant mutuellement d’être lâche / s’acceptant dans cette fatalité / de voir qu’ils ne peuvent se voir

Abandon de l’homme et de la femme vis à vis de leur propre face à face sans mot dire L’un vers l’autre s’embrassent L’envie de ce qui ne se passe pas Restent figés Se regardent-ils encore Cet abandon en terreur Même plus un semblant de conversation sur le temps qu’il fait le temps qui passe trop vite Des dits enfants qui n’en sont plus Litanie sur la vie Rien Le désir animal semble lui aussi avoir disparu L’efficacité de la masturbation remède contre le corps à corps et sa complexité son inaccessibilité sans passer par les tourments d’au-delà des corps Cette solitude envisagée par lâcheté Par frayeur du risque de la parole Jusqu’à l’émasculation de l’homme pour qu’il en reste à ce silence Opération qu’il demanderait de lui-même pour respecter une certaine éthique de la médecine Ethique à l’américaine pour se protéger de victimes mécontentes – peut-on parler de victimes ces patients qui ne veulent plus l’être – et de leurs avocats

Abandon pour ne plus supporter l’ennui des habitudes à s’y perdre lorsque le temps sépare Rien donc entre ce drôle d’homme et cette drôle de femme Ne sont que des mannequins posés par des hommes ou des femmes sans doute D’autres mannequins Par hasard posés Attendant le ou les manipulateurs Ils attendent en silence Marionnettes sans histoire Qui va se raconter leur vie

Evidemment personne pour dire je m’en occupe Toute cette parole pour ne rien dire Ne rien s’entendre dire Litanie et parole euphorique Logorrhée insupportable édifiée en système d’exploitation Homme et femme observant le silence de quelques mètres qui les séparent Qu’ils tendraient les bras ils pourraient se toucher Cette solitude cette fixité – stagnation des corps amnésique de l’instant – qui provoque une telle jouissance Insupportable aussi L’autre et son corps deviennent un secours un apaisement un recours impossible Masturbation exclusive d’exclusion " Ne me touche pas dans mon intimité " Ce sont des voix qui parlent de ça Elles ne portent plus de noms désormais Le silence de l’homme et de la femme irrémédiablement les fait taire Muets devant une image hallucinatoire Une image Des techniciens suivant une quelconque scénographie les ont placé là cet homme et cette femme – marionnettes sans fil comme magie Posé là Deux objets en plus dans le décors donné à voir prétendu vivre par ceux les comédiens Et les comédiens ne viennent plus Leurs voix s’étouffent Des apparitions furtives Disent mais rien à entendre Ou trop de bruit Contre le silence de l’homme et de la femme

uite d’échecs majeurs pour homme ou femme mineurs d’importance Suite majeur en la mineur pour majorité hommes et femmes En quelques mouvements suivant le nombre d’hommes et de femmes D’échecs d’hommes et de femmes

Un : Echecs majeurs de ces nations perdues en glorification d’hommes et de femmes En désir de gloire d’hommes et de femmes mineurs à tendance majeurs qui s’y refusent Refus de gloire comme fondement d’une nation Que restera-t-il de nos années qui foutent le camp Echec majeur d’un control méticuleux de l’histoire et de ce qu’il en restera

Deux : Echecs mineurs Homme et femme en carence de ne pas se voir Attendent l’excuse pour se voir Elle ne vient pas Echec du tout individu roi et libre de l’être D’être Mineur ou majeur en alphabet de notes étrangères Harmoniques à entendre au-delà de cette illisibilité qui s’entend malgré Suite catastrophique sans sursit pour l’espoir Homme et femme toujours silence Quand est-ce que la musique Si ce n’est pas trop demander

Trois : Echec des trompettes triomphantes Trois notes éclatantes avant de se laisser mourir dans un glas peu sonore Même les violons s’écroulent dans la scène Rien ne meurt tout s’endort dans un coma sans ivresse Majeur et mineur ne s’entendent plus pour un partage par mesures par mouvement S’interfèrent tout le temps de cette suite deuxième mouvement

Juste quelques fragments audibles s’il vous plaît

Homme et femme mains jointes Et toujours ce silence entre eux recouvert de bruits insupportables Toutes les morts possibles accidentelles ou non Tôles froissées grincements crissements accidents de voiture Cri qui s’éloigne d’un point à un autre jusqu’au choc défenestration Resserrement de la corde qui entoure le coup et dessoude les cervicales après le renversement ultime du tabouret pendaison Enchaînement de tous ces bruits qui donnent à entendre le silence Celui qui s’installe après Définitif Entre l’homme et la femme qui ont eu l’audace de se rencontrer Prétexte à ne pas vouloir se rencontrer Trop de douleur à venir si la mort de l’un avant l’autre Préférer la douleur d’une non-rencontre Homme et femme ne se rencontrent pas Pour leur bien disent-ils

Reste l’homme et la femme pour qu’ils commencent Mais pour qu’ils commencent quoi Moment d’une image arrêtée Quand tous les comédiens las sortent quittent l’espace Quand l’ange déchu lui aussi quitte l’espace Qu’il ne reste dans un nouveau silence que l’homme et la femme qui auront à redécouvrir le langage Ensemble ou non peu importe Et évident qu’ils restent ne font-ils pas depuis que cela dure un peu parti du décor Et cette image arrêtée se fige dans la rétine de chacun Avec sans doute une lumière pour cela Une musique qui empêche la fin Cela semble vouloir retenir la tension L’attention Puis Sans s’en rendre compte l’homme et la femme l’un vers l’autre lentement jusqu’au plus près Jusqu’au moment trop près pour en avoir envie là Et les corps se déchargent se soulagent se décontractent pour signifier le sortir du jeu Homme et femme se prennent la main pour saluer Il n’y aura pas de noir même si la rencontre a eu lieu ailleurs Pas de noir Fin

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