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Ce soir je n'ai pas peur, 2002

lundi 12 août 2002, par Erwan Tanguy

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entretien

Quelques notes sur le texte

Un monologue est une forme un peu particulière, où l’univers, l’imaginaire, qui apparaissent, sont concentrés dans les paroles, les actes et le corps d’un seul comédien. Cette parole, pour qu’elle fonctionne, doit projeter non une réalité mais une profusion de pensées, de sensations, d’actes manqués, de regrets et de fantasmes. Comme cette forme amène un extrême, cette femme se retrouve au bord de la folie et plus elle s’en approche plus elle en est consciente, saisie de stupeur par ses propos même. Là où le texte donne l’impression d’un concret, tout peut s’échapper et devenir instable. Cette solitude n’est pas propre à cette femme, c’est un peu de la solitude de tous qu’il s’agit.

Ce texte met en projection une introspection plus ou moins consciente d’une femme vivant aujourd’hui, dans cette solitude que tout le monde évoque sans réellement s’en échapper, car toute cette société semble amener à l’isolement. Pourtant rien de ce qu’elle nomme ne semble réel ; la télévision, l’être aimé, les hôtels ou le taxi, ce ne sont que des ombres, des mots qui racontent, ce ne sont que des images qu’elle ne peut saisir. Sans pour autant lutter, résister, elle tente de se projeter ailleurs, elle cherche l’endroit utopique où elle pourra se défaire de ce qui l’enferme ici : corps, vie sociale, amour... mais le cycle continue et elle-même semble réaliser qu’elle répète chaque soir son couplet, que chaque soir elle ne doit pas avoir peur de sa solitude et peur que cela recommence le lendemain.


Extraits

[...]

Je n’ai pas peur et il n’est pas là – je l’appelle encore – laisse à nouveau un message sur son répondeur – je ne sais plus combien j’en ai laissé – trop certainement pour qu’il veuille me rappeler – il va se dire elle est folle celle-là ou quel pot de colle elle m’étouffe ou qu’est-ce qu’elle croit qu’on est déjà marié – les hommes ils n’aiment pas – mais je ne peux le perdre ce soir puisque je n’ai pas peur – je devrais aussi ne pas avoir peur de le perdre du coup – je n’ai pas peur et cette sorte de courage me donne un optimisme que je ne me connaissais pas – et donc je ne peux pas le perdre ce soir – ce n’est pas possible – je n’ai pas peur mais ce n’est pas possible – demain oui s’il veut si cela lui fait plaisir – il écoutera tous mes messages et il dira elle est folle celle-là ou quel pot de colle elle m’étouffe ou qu’est-ce qu’elle croit qu’on est déjà marié – demain quand il fera jour il pourra le dire et je pourrai le perdre – mais ce soir ce n’est pas possible – il n’est pas là parce qu’il n’est pas encore rentré ou en voyage et il a oublié de me le dire ou il est en taxi – pourquoi en taxi je ne sais pas – il est en taxi pour venir me voir – oui il a pris un taxi pour venir me voir – il rentrait chez lui et il a eu envie de me faire la surprise – je ne sais pas s’il a une voiture mais venir en bus ou en métro ça ne marche pas – un soir où j’ai peur ça passe mais pas ce soir – ce soir c’est taxi ou rien – il est chez lui et rien – il n’écoute pas ses messages ni les miens donc – il est sur son lit ou son canapé ou sous la douche je ne sais pas et c’est lui qui a peur de moi ou de la vie ou je ne sais pas – je ne sais même pas où c’est chez lui – nous nous sommes toujours vus à l’hôtel – ni chez moi ni chez lui – alors il ne peut pas venir chez moi – vous allez me dire – mais il a mon adresse – n’y a jamais mis les pieds mais il a mon adresse – d’où le taxi – il ne sait pas où c’est il file l’adresse au chauffeur et le voilà chez moi – voilà le taxi – je suis à la fenêtre je le vois je suis toute excitée mais me concentre pour lui faire croire que je ne m’y attends pas – enfin je ne m’y attendais plus – ce n’est presque pas un mensonge – il sonne j’ouvre sans précipitation – je retiens mon envie précipitée – ce n’est pas ce soir qu’il viendra

[...]

Ce soir je n’ai pas peur – je me concentre – fixe devant reprend tes esprits – il n’y a rien autour que tu ne puisses franchir – je suis blindée là je le sens bien – je ne tremble même plus – je ne me souviens pas ne pas avoir tremblé – la dernière fois – tout me fait trembler – regarder quelqu’un je tremble – imaginer regarder quelqu’un je tremble – penser que je pourrais imaginer être avec quelqu’un je tremble – la vie me fait trembler – et comment nomme-t-on ce qui fait trembler – le froid ou la peur – je n’ai pas froid ni ce soir ni les autres soirs donc c’est la peur – cela fait longtemps que je le sais que je ne tremble pas de froid – c’est la peur – la peur de tout même seule j’ai peur – quand je parle seule chez moi en imaginant parler avec lui ou un autre ou n’imaginant rien j’ai peur enfin je tremble – je tremble de peur – mais pas ce soir – là je ne tremble pas et je n’ai qu’une envie – enfin lui ou un autre mais je veux parler avec quelqu’un sans trembler – et plus si affinités – avec lui j’ai déjà des affinités vu le nombre d’hôtels que nous avons visité – je crois mais je ne m’en souviens pas très bien – je ne sais pas non plus si je tremblais les autres fois ou pas – si ces autres fois j’avais peur ou pas – donc ce soir est une exception ou la règle – qu’en fait je n’aurai jamais de soir sans inquiétude – le jour aussi peut-être – ça fait peur

Ce soir je n’ai pas peur mais hier que s’est-il passé – avais-je peur ou non – étais-je avec quelqu’un ou non – lui ou un autre pareil – chez moi ou à l’hôtel – je ne peux vraiment pas m’appuyer sur la mémoire pour essayer d’éclaircir ce genre de mystère – si cela se trouve je n’ai pas laissé de messages sur son répondeur – difficile de faire confiance à mes souvenirs – ne les aurais-je pas inventés pour combler un vide par exemple ou je ne sais pas – vivre dans le rêve c’est vraiment effrayant – et il faut que je me pose ce genre de questions justement ce soir quand je n’ai pas peur – je cherche à m’effrayer ou quoi – et lui il ne peut pas être juste une projection – il n’appelle pas c’est tout – au moins il n’entrave pas mon entreprise héroïque de ne pas avoir peur – je peux fixer devant sans distraction déviante – lui là me dévierait je ne pourrais m’empêcher de le regarder ou de vouloir le regarder et mes peurs reviendraient aussitôt ne me lâcheraient plus de la nuit – c’est toujours quand on est disponible que personne ne vient – et c’est valable pour presque toutes les situations – lui il s’en fout s’il existe de mes peurs des autres jours et de leurs absences ce soir – il est je ne sais où rempli sa vie avec ses propres rêves – si c’est le cas pour moi dans l’hypothèse de je ne dois pas être la seule à m’imaginer tout – tout ça voudrait dire ma vie mon entourage mes amis ma famille qui sait la couleur de mes vêtements le lieu et la forme de mon habitat – ce serait un monde merde pire que la merde dans laquelle on est – on serait doublement dans la merde celle réelle et celle virtuelle du fait de la première – je préfère croire au moins ce soir qu’il ne veut pas rappeler ou qu’il n’est pas chez lui et qu’il ne pourra pas profiter de cette nuit sans peur – et de l’avenir que cela promet – ce soir ça se projette – est-ce parce que je fixe loin devant – cause à effet tout simplement

[...]

Ce n’est pas ce soir que je dois avoir peur – je le sais je l’ai déjà dit – il est possible que je me le répète tous les soirs et que tous les soirs je me retrouve à ne pas dormir prise de peurs d’angoisses que tous les soirs je n’y arrive pas à être forte – il n’est pas plus facile d’abandonner de se dire ce ne sera pas ce soir de cesser de résister aux peurs et de mourir de peur – le soulagement est de courte durée quand le corps l’esprit se relâchent des tensions dues aux résistances nécessaires à la lutte – mais quand la peur revient la douleur est intolérable – quand la douleur revient les regrets sont impossibles car elle prend toute la place – elle harcèle violemment et on se dit demain je résisterai demain et demain ça recommence on abandonne trop tôt et ça recommence la douleur les peurs tout ne restent que ces lâches regrets – il faut autant de courage pour résister aux peurs que pour les supporter – la lâcheté aussi est de courte durée – je ne dois pas y penser ni aux peurs ni à résister – je vais lui laisser un autre message – je n’ai plus rien à lui dire mais j’en ai besoin – avant de le rencontrer je discutais sur minitel des pages de rencontres minables – je n’aimais pas ça en fait mais j’en avais besoin – je passais des heures à discuter avec des robots – enfin je l’ai appris plus tard que c’était des machines qui souvent répondaient aux petites crédules comme moi – je discutais mais je ne rencontrais jamais personne – dès que je trouvais ça ridicule j’arrêtais et me retrouvais seule chez moi – seule – je recommençais – l’illusion de ne pas être seule – je sais – que voulez-vous y faire – d’autres c’est l’horoscope ou sortir avec le premier venu ou regarder la télé ou faire du sport – ce ne pourraient être que du remplissage tout ça pour faire illusion de ne pas être seule – après j’ai découvert internet c’était pire pour discuter avec des personnes qu’on ne rencontre jamais – et de plus en plus vulgaire – quand je vais là minitel ou internet je me retrouve face à une misère de langue de société – il faut savoir où on met les pieds quand on « chatte » – il faut dire ça c’est comme ça que cela se dit « chat » - rien que ça ça annonce la couleur de la vulgarité – en France je dis pas ça pour les autres pays – et là ça échange encore plus – photographies à l’appui même parfois vidéo et en direct – je n’ai jamais essayé mais ça existe – des couples se font je ne sais quoi par caméras interposées – je suis heureuse de l’avoir rencontré je ne vais plus ni sur le net sur le minitel je n’ai envie de parler qu’avec lui et de l’entendre de le sentir sans machine entre nous – ce n’est quand même pas un luxe que de désirer des corps pour de vrai – peut-être devrais-je le lui dire sur un prochain message – lui dire de ne pas me laisser son mail ou quoique ce soit lié aux machines que nos échanges se fassent dans le réel – toujours – c’est pour ça que je parle aussi – je suis en désintoxication des machines – non le téléphone ce n’est pas la même chose – c’est presque antique maintenant – rien à voir avec le reste – la voix c’est encore proche du corps – je m’y perds – ne plus lui laisser de messages – ce ne serait qu’une nouvelle forme de dépendance des machines – si seulement je connaissais son adresse je pourrais lui écrire de nombreuses lettres – il n’y a pas de machines là – des trieuses d’accord mais rien à voir – le papier c’est concret non – le papier c’est presque un corps

[...]


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