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Il n'y a plus de poissons

samedi 5 septembre 2009, par Erwan Tanguy

Lorsque j’ai vu ce matin mon père partir avec ses deux employés, j’ai senti que quelque chose avait changé. Ils ont tous les trois changé, je le vois tous les jours dans leur regard. Ça ne brille plus, ça ne regarde plus la mer avec cette envie de partir. Avant, quand ils étaient à terre, ils ne parlaient que de partir. Si le gros temps durait et les empêchait de prendre le large, ils devenaient nerveux, mal dans leur peau, au bord de la dépression. Ils avaient besoin de la mer, d’être sur le bateau pour chercher où les poissons se cachaient.

Ils leur arrivent encore de parler de pêches miraculeuses, de tempêtes mémorables, des amis disparus en mer, mais toutes ces histoires, tous ces souvenirs, je les connais depuis longtemps. Rien de nouveau. C’est comme s’ils ne pêchaient plus. Et pourtant ils y partent régulièrement et reviennent après quelques jours, épuisés, avec une pêche misérable et une étrange tristesse. Malgré ces pêches qui peuvent à peine nous nourrir, nous ne manquons de rien. Et quand j’en parle à mère, elle ne dit rien. Son visage tombe dans le silence, avec cette même tristesse.

Il n'y a plus de poissons

Dans le port, tout le monde subit les baisses de poissons en mer, les quotas. Nous entendons tous dire que nous aurions vidé la mer à trop pêcher. Et j’entends aussi le curé, au bistrot après la messe, quand il vient faire sa seconde messe pour ceux qui ne viennent pas dans son église, tenter un amalgame entre pêcheur et pêcheur. "Nous avons trop pêcher" qu’il dit. Et d’entendre lui répondre "Vous n’y connaissez rien à la pêche, retourner consoler les veuves" avant que tous les regards se détournent de lui. Les marins ne l’aiment pas. Un marin, chez nous, ne voit le curé que trois fois : à la naissance, au mariage et à l’enterrement. Ceux qui sont au bistrot on généralement déjà fait les deux premiers et aimerait retarder le plus possible le troisième.

Depuis quelques années les bateaux sortent moins et les marins restent assis au bistrot face à la mer. Ne la regardent même plus, se mettent même souvent de dos. Ils lui font la gueule, on dirait. Parce qu’il n’y a plus de poissons. Ils se sentent inutiles.

Un marin me demande pourquoi mon père est parti, il compte ramener quoi, des méduses. Éclats de rire dans le bistrot. "Va nous ramener quoi de l’étranger encore". Les regards se rabaissent et s’éteignent comme pour le curé. Ça veut dire casse-toi, je sais bien. Ils n’ont pas envie de parler, pas envie non plus qu’on les regarde. Je pars mais cette phrase "Va nous ramener quoi de l’étranger encore" me travaille, je ne la comprends. Qu’est-ce qu’il peut ramener d’autre que du poissons.

(à suivre)

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