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Olivier, 1996

lundi 12 août 1996, par Erwan Tanguy

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Olivier, personnage étrange, est employé et prisonnier de cet emploi car son employeur, pour le retenir, garde ses papiers.


Extrait de la pièce - scène 6

Monsieur entre, d’une mauvaise nuit de sommeil. Il sait que l’Olivier ne dort jamais et que cela ne se voit pas. Monsieur
(Encore sous l’emprise de son cauchemar, dans ce moment d’hésitation entre une réalité irrecevable et un j’ai rêvé. Il bafouille.) Pourquoi restez-vous à mon service ? (Il baîlle.) Oui. Pourquoi est-ce que vous êtes là encore ?

Olivier
(Il murmure comme pour le laisser dans son rêve.) Vous le savez très bien, Monsieur. Vous avez mes papiers. Je ne peux rien faire sans mes papiers.

Monsieur
(Il bafouille toujours.) C’est votre faiblesse en quelque sorte. (Il rit.) Si je vous rends vos papiers, vous me tuerez comme Fil Rouge, vous le savez, je le sais. Il est impossible que je vous rende vos papiers. (Temps. Celui qui fait rupture. Ses derniers mots résonnent dans sa tête. Il réalise soudainement ce qu’il vient de dire. L’a-t-il vraiment dit ? Reprend la posture de Monsieur.) Qu’est-ce que je raconte ?

Olivier
(De nouveau en valet stupide.) Je ne sais pas Monsieur. Avez-vous passé une bonne nuit. (Sans aucune ironie.)

Monsieur
Non. (Hésite puis.) Oui, en fait. Une bonne nuit. Vous étiez là comme d’habitude à raconter votre vie. Il y avait Fil Rouge et ses parents. Ne me dites pas encore qu’ils ont existé. J’admets tout juste qu’ils perturbent mes rêves. (Temps.) Apportez-moi plutôt mon petit déjeuner. Et aussi vite que lorsque je ne vous regarde pas.

Olivier
Cela n’est pas possible Monsieur. Désolé.

Olivier s’en va.

[...]

Image obsédante 4

Le choeur d’hommes et de femmes seraient peut-être tous les disparus de la liste impossible des noms.

Un
Liste des listes déjà dites :

Deux
Liste des noms de l’obligé Olivier (suite)

Un
Un !

Deux
Liste des lieux où Fil Rouge et Olivier ont fait l’amour

Un
Deux !

Deux
Liste des années à attendre Olivier

Un
Trois !

Deux
Liste impossible des noms les nôtres

Un
Quatre ! (Temps.) Suite de la liste des noms de l’obligé Olivier :

Deux
Olivier Sans Papier, Olivier en Quête de Papier, Olivier Sans Mère, Olivier L’Amant, Olivier Ni Père Ni Mère, Olivier L’Adopté, Olivier Laid Valet, Funeste Valet Olivier, Olivier Le Valet, Olivier Toujours Dans Les Temps, Olivier Le Menteur, l’Olivier Esclave, l’Olivier des Histoires, Olivier Faiseur d’Histoires.

Un
Cinq ! (Temps.) Liste des listes non dites :

Deux
Six ! Sept ! Huit ! Neuf ! Dix ! Onze !...

Un
Silence !

Deux
Liste des listes non agrémentées, liste des personnes assermentées à dire des listes, liste des dates et des noms de naissances, liste des lieux et des lieux entre, liste des criminels sans papier arrêtés, liste des lieux où personne ne fait l’amour, liste des personnes susceptibles d’avoir des papiers, liste des années à ne pas attendre, liste des imprévus, liste de toutes les histoires, liste de tous les personnages.

Un
Six ! Seize ! (Temps. Puis soupir. Il s’adresse directement à Olivier.) Monsieur Olivier !

Temps qui fait rupture. Quand Un et Deux décident de réagir en chœur, ou en coryphée. Peu importe ces usages dépassés et perdus.

Un
Monsieur Olivier !

Deux
Il est important que vous nous écoutiez. Pour une fois. De là où vous êtes. (Temps.)

Ils se concentrent tous les deux pour dire. Ils disent pour Olivier.

Un et Deux
Il n’est de lieu sans liste que ceux loin de Monsieur Olivier Des Listes. Ici le temps et le lieu abandonnés de tous dans l’attente d’une résurrection impossible. Ici le non-dit de tous les disparus. Ceux des souvenirs. Ceux qui ne restent que dans les souvenirs. Sinon morts sinon loin. Ici Olivier qui doute et qui se perd entre les moments de sa vie. _ Où le contrôle lui échappe lui glisse d’entre les mains. Et tous les noms qui se mélangent les uns aux autres. Où son propre nom dans cette bouillie. Olivier qui s’embrouille et croit en notre existence et nous croit l’arme contre ceux qu’il ne veut plus voir. Olivier encore. Celui qui nous hiérarchise. De l’ordre dans ses souvenirs et ses idées.
Réveillez-vous Olivier comme vous réveillez Monsieur.
Il faut qu’à ce moment là une autre personne vienne interrompre ce qui se passe parce qu’elle veut sans doute que cela continue par vengeance contre Olivier, parce qu’Olivier la croit capable de se venger.

Trois
Vous vous souvenez même de moi ! Olivier Celui que j’ai arrêté et moi condamné et moi bouclé et moi renvoyé loin (Il fut Monsieur Le Préfet ou Monsieur L’Agent.)

Un et Deux
Réveillez-vous Olivier puisqu’il vous faut réagir. Maintenant.

Trois
Rah ! Taisez-vous ! (Leur souffle-t-il.) Olivier vous souvenez-vous aussi de mon poème préféré. Il doit certainement résonner dans votre petite tête, aujourd’hui encore. (Il rajoute "Quel jour déjà aujourd’hui ?" en parlant aux autres ou à lui même.) Dites moi. Ce poème qui parfois s’apprend par la force des bras. Un genre assez physique en quelque sorte. Il sonne comme une mauvaise loi. Titre : Reconduite à la frontière, poème en fuite. (Temps. Commence dans une envolée lyrique comme se l’imagine les incultes du monde politique.)
Toutes les personnes en situation irrégulière interpellées par la police font l’objet d’un arrêté de reconduite à la frontière pris par le préfet

Quelques uns
Merci Monsieur Le Préfet !

Deux
Liste des reconduites à la frontière

Un
Dix-sept !

Trois
(Continuant son poème préfectoral.) Dans un centre de rétention sous contrôle de la police pendant dix jours maximum ils attendent de trouver une place dans l’avion qui les reconduira dans leur pays d’origine.

Quelques uns
Merci Monsieur L’Agent de Police !

Noir pour revenir encore à l’histoire puisqu’il le faut.

Cinquième séquence

autre scène, indéfinie, d’une rencontre nocturne entre Olivier et Monsieur, aussi improbable soit-elle.

Olivier
Il n’est pas évident pour vous Monsieur d’admettre que ce cauchemar vous dépasse. _ Qu’il nous dépasse tous. Monsieur laissez venir à vous ces si doux souvenirs. Souvenez-vous. Votre abandon.

Chœur
Elle est terrible l’abandonnique
L’abandonnique de l’enfant con

Olivier
Écoutez le chœur Monsieur. Toutes ces voix qui vous parlent de vous. Car on ne parle que de vous ici. De vous et parfois de vous contre moi. Vous continuez à prétendre que seule ma vie intéresse. Parce que vous aimez toujours mes anciennes amantes. Cela m’amuse de vous voir courir après leur spectre. Elles puent toutes ces mortes. A leur courir après vous allez vous fatiguer. Vous recherchez en elle une part de ma puissance.

Monsieur
Quelle puissance ?

Olivier
Taisez-vous. L’instant ne vous est guère favorable. N’oubliez jamais votre cauchemar. Une part de rêve qui change de mains. Et les miennes de mains vous les voyez là bien vivantes à toucher. Même ici elles sont assassines. Regardez-les bien du loin de votre nuit et de votre cauchemar. Et puis dites une fois pour toute votre souvenir qu’il salisse ce cauchemar et vous l’imprime. Dites votre souvenir. Et cela me satisfait de pouvoir faire dire quand l’inverse souvent se produit. Que personne ici me force à dire. Je ne dors plus. Je ne peux plus jamais dormir. Moi aussi mes cauchemars. Vous n’êtes pas le seul Monsieur. Vous ne vous doutez même pas de la force que peuvent avoir certains de ces curieux songes. Rappelez-vous toujours la folie de La Mère. La folie du doute de La Mère. Quand elle ne sait plus de qui ni de quoi elle est la mère. Tout cela fait du bruit dans sa tête lorsqu’elle l’a remue. Ne remuez pas votre tête en bois et cela fait rire que de l’entendre. Vous croyez sincèrement qu’elle a toujours été folle. Dans ce cas là vous l’êtes aussi, fou. Nous le sommes tous, fous. Il suffit de pas grand chose pour que cela se voit.

Monsieur
Il me restera toujours mes premiers amours. J’irais me protéger auprès d’eux.

Olivier
Comme La Mère auprès de ces prétendues naissances et de ces prétendus fils.

Monsieur
Mes amours je m’en souviens comme hier, mieux qu’hier. Vous cherchez à me troubler. C’est cela. Vous voulez que je raconte mes petites histoires et que vous vous y glissiez tous. Pour tout pervertir comme d’habitude. Laissez mes femmes tranquilles que je hurle. Vous l’entendez mon hurlement de les laisser tranquilles. Elles ne sont déjà que des souvenirs. Je ne veux pas y voir votre tête dedans. Même si je dois en passer par la folie pour me préserver de vous. Vous n’avez rien à dire vous peut-être. A cette heure où s’arrête mon cauchemar.

Olivier
Vous me sous-estimez encore. Et s’ils disent :

Chœur
Et cette petite fille de votre âge, celle de votre premier viol, celle qui vous embrasse mais vous tournez la tête à gauche à droite à gauche, vous lui dites que non, parce que c’est trop tôt ou trop tard, enfin le mauvais moment, le mauvais endroit là dans un petit bois sans regard,

Monsieur
Laissez-la, je vous en supplie pas elle !

Chœur
le lit de mousse et de feuilles mortes, trop de parfum aussi, le souvenir de l’odeur de l’humus tout autour, et ses bras tout autour de votre torse, la peur de ne pas être à la hauteur, souvenez -vous aussi de cette honte nouvelle de sentir ce quelque chose de dure et tendue comme un doigt vers elle qui voudrait tellement sortir de votre pantalon, qui rend votre slip inconfortable ou presque minuscule, n’est-ce pas depuis ce jour que vous ne portez plus de jean, si ridicule à marcher comme un canard, et si douloureux non ?, il nous semble puisque personne à part vous ne le sait,

Monsieur
Elle vous l’a dit, vous l’avez rencontrée, vous l’avez forcée, vous l’avez rendue folle avec vos cauchemar. Vous n’aviez pas le droit de toucher à ce souvenir précieux. Il était si doux et plein d’une innocence que j’avais oublié.

Olivier
Taisez-vous et écoutez ce qu’ils disent :

Chœur
Celle que tous les garçons aiment, qui vous aime, vous qui sans doute encore préfériez les garçons à elle, celle qui vous aime toujours, elle pense à vous en ce moment l’idiote, elle vous écrit tous ces mots qu’il vous est impossible de lire, qu’attendez-vous imbécile pour la rejoindre aussi loin qu’elle peut être aujourd’hui, n’est-ce pas une bonne excuse pour fuir votre combat d’avec Olivier qui ne perd jamais, fuyez votre mort une bonne fois pour toute que celle qui vous aime vous garde vous et votre corps pourrissant, alors partez c’est un bon conseil, mais nous savons être la voix que personne écoute, crevez donc et suivez au mot près les écritures, rabâchez jusqu’au dernier souffle cet amour à jamais dans le passé, il ne tenait pourtant qu’à vous de le faire revivre.

Monsieur Toujours à vouloir me persécuter, à chercher le doute en moi. Je ne vous laisserez pas me détruire Olivier. Et vos hommes de cauchemar, leur langue m’est indifférente. Cet amour qu’ils touchent de leur langue, qu’ils lèchent à plus soif, une chimère à larme. Et vous Olivier fifre d’une armée de spectre, votre musique de silence juste pour ne pas réveiller les morts. Vous seriez bien ridicule si jamais tous ces ossements, les corps de vos spectres, venaient à se réveiller. Ils ne hanteraient plus mes cauchemars mais votre réalité. Vous ne dormiriez plus pour d’autres raisons, parce que ça pue les os pourris, et ça fait du bruit quand ça se déplace. De vrais xylophones ces cadavres. Et le vôtre ne tardera pas à les rejoindre. Vous ne m’êtes pas aussi indispensable, d’autres valets, en file indienne à attendre votre renvoie. Il suffit d’ouvrir la porte. Votre successeur n’aura qu’à brûler vos restes, tous vos affaires, que personne ne puisse savoir ce qui vous est arrivé. Dès demain je vais faire passer une petite annonce dans le journal du coin. Il n’y a rien de pire que l’oubli pour vous faire disparaître, Olivier, vivant ou mort, déjà que vous n’avez même pas de nom.

Olivier Mon prénom me suffit Monsieur. Quand au votre il fait rire tellement il rappelle votre trahison. Vous avez l’odeur de votre trahison. Monsieur ou Juda, qu’importe votre religion. Pour ma disparition, ne vous en occupez pas de trop près, elle ne fait qu’annoncer la votre prochaine. Car je vais vous faire disparaître avec moi. Mes blessures qui portent votre marque vous emporteront accrochée à mon corps. Vous faîtes parti de mon corps. Monsieur. D’abord un engourdissement des extrémités. Lentement jusqu’aux endroits stratégiques de votre corps. Ce sera un moment inoubliable votre disparition. La mort vous passera par les doigts. Je leur rendrai bien la douleur qu’ils m’avaient donné.

Choeur Et la mort c’est une odeur particulière, elle remue les souvenirs, la mort qui approche ça change un homme en quelques jours. Et toute la puissance de la mort quand elle vous attrape, elle vous enlève de vos amours, des mains qui vous retiennent, des dernières caresses. Elle arrache de toute sa puissance. Vous en avez plein le nez des odeurs de la mort, l’accumulation des odeurs de tous les cadavres depuis bien avant les premiers singes.

Monsieur Vous croyez m’impressionnez. Le jour approche là et je reprends les commandes de mes rêves. Je ne vous entends plus vraiment, un vague murmure à peine audible derrière les vents de ma respiration. Vos discours ne ressemblent plus qu’à d’interminables phrases que radotent les vieux à l’heure de leur promenade. L’heure des pitoyables qui jouent aux boules. Les mêmes qui ont sauvé le pays il y a cinquante ans. Les mêmes qui trimbalent leur charogne. A bientôt Olivier, dès que le jour levé, que vous accomplissiez une dernière fois, car tout est dernière fois depuis le début, vos obligations qui vous font valet et moi maître, suivant le rite habituel. Ensuite vous vous regarderez disparaître.

Olivier Que votre disparition soit aussi agréable que la mienne !

Noir.

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