sprechgesang

Ruines, 1995

lundi 12 août 1996, par Erwan Tanguy

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Sur "Ruines"

Lorsque j’ai écrit "Ruines", je voulais voir si je pouvais à ce moment-là me confronter à l’écriture théâtrale. L’écriture de la pièce en elle-même ne dura que quelques heures mais je bénéficiais d’une année de travail sur les personnages et sur l’histoire. Dès le début je savais où j’allais, comment cela allait finir et pourquoi, qui allait parler et à quel moment, tout était déjà très clair. Pourtant je n’associe pas cette expérience d’écriture à celle de mise en scène. Je me suis rendu compte de l’impact de ce que je venais d’écrire que lorsque deux jours après je l’ai lu à plusieurs personnes. A partir de ce moment seulement je me suis mis à penser la scène, à comment je la monterais. J’ai eu une seconde lecture de la pièce non plus en écrivain de cette pièce mais en apprenti metteur en scène.

L’histoire abordée par "Ruines" est plus longue que la pièce, elle correspond à la fin de l’histoire. C’est la partie de la mère. Ici la mère est fondamentale, elle est Tout. Elle est le choeur comme une démultiplication d’elle en plus faible, et toutes femmes détiennent le pouvoir castrateur. La mère et le choeur sont inséparables même si l’un peut disparaître sans remettre en cause l’existence de l’autre. Elles vivent de la même façon leur rapport avec les hommes d’une manière solitaire pour la mère et en groupe pour le choeur. De plus le choeur, comme abandonné par la mère, se cherche un coryphée "de remplacement" et ce nouveau coryphée dirige le choeur l’espace d’un instant. Il dirige le corps du choeur, la voix du choeur jusqu’au moment où un autre le remplace, lui-même remplacé, etc. Le choeur retrouve son coryphée à la fin, le retour de la mère mais c’est trop tard. La mort de la mère est la preuve pour le choeur qu’il est impossible de vaincre les hommes seules. Puis il y a sa progéniture, le fils - qui est le sien - et son peut-être frère qui pourrait l’être aussi puisqu’elle ne sait plus exactement combien d’enfants elle a eu, elle sait seulement que ce n’étaient que des garçons. Ils ne sont pas comme les autres enfants puisque venant de cette mère étrange. Et enfin les barbares qui sont d’abord les déclencheurs lointains de cette situation, qui pourraient être les pères des enfants, qui sont les violeurs même si on comprend qu’ils ne sont pas les seuls à violer mais c’est leur nombre qui les rend fort, comme le choeur. Les barbares peuvent être perçus comme un anti-choeur, le point commun c’est qu’ils vivent en groupe comme les femmes pour avoir plus de pouvoir, un pouvoir en lien avec les femmes, eux c’est le viol, elles c’est l’émasculation pour empêcher le viol. Par contre ils ne peuvent pas voir comme les femmes, ils ont le regard voilé et sont tout aussi englués dans l’histoire et dans le présent que le fils et le frère, alors que le choeur devinent le futur parce qu’il connaît le passé. Tout part de la mère et semble n’en être que des pâles représentations.

Après la mère, par ordre d’importance, il y a la poussière. Elle est l’oracle au début de la pièce qui annonce la mort, qui donne les personnages comme déjà morts. C’est une tragédie et le spectateur ne doit pas se faire de fausses illusions. Les luttes qui apparaissent ne sont que les débattements instinctifs de la vie qui s’en va violemment. De la poussière naît la lenteur, l’engluement des personnages dans cette lenteur, et elle devient de plus en plus lourde cette lenteur parce qu’il en faut du corps pour dégager ses pieds d’une espèce de poussière tentaculaire qui rappelle le corps à la terre mère.

Nous avons donc une pièce au dedans de la mère, un mouvement circulaire qui part de la mère et lui revint toujours, qu’importe le nombre d’intermédiaires. A l’intérieur de ce mouvement circulaire ce distingue plusieurs triangles plus ou moins stables. Le triangle des femmes d’abord, sans doute le plus fort, avec la mère, le choeur et la fille. Toutes détiennent le pouvoir castrateur ce qui en fait sa stabilité, sa force. C’est à cause des hommes que celui-ci va être détruit, à cause des hommes mais aussi à cause des femmes et donc de la mère. Le triangle des hommes ensuite, avec le fils, le peut-être frère et les barbares, est lui beaucoup moins stable puisqu’ils n’ont aucun point commun aux trois. Ce triangle est une première fois brisé lorsque les barbares enlèvent le peut-être frère, car le combat contre les femmes ne leur suffit pas. Puis il est instable par les rapports ou du moins les relations et les questions entre le fils et la mère, sa mère. Le fils et le frère sont lentement exclus du monde violeur et violent des hommes, des barbares parce que victimes de leur violence et aussi parce qu’ils ont accès à ce que nous appellerions la culture, culture qui est la nôtre et non la leur ce qui accentue leur décalage avec l’histoire. Ils ne sont pas pour autant acceptés par les femmes, le choeur les assassinant à la fin soit pour se venger de la mort de la mère soit par jalousie et par amour et par désir d’eux. Et enfin nous avons ce lien quasi existentiel entre le choeur et les barbares donnés comme un anti-choeur qui serait aveugle. Après les triangles du sexe, il y a les triangles de la mort, le premier qui semble être un crime passionnel mais qui peut aussi être un crime de vengeance regroupe le choeur, le fils et le peut-être frère, ces deux derniers étant victime du premier. L’autre plus complexe est celui d’abord du crime de frustration entre les barbares et la mère puis par la naissance de la fille un crime de vengeance sur les barbares symbolisé par cette fille nue, presque innocente, le sang des hommes sur la lame de son couteau tombant goutte à goutte sur ses cuisses comme une impossibilité de procréer. Pour cela il faut bien entendu donner la fille comme fille de la mère. La disparition du choeur à la fin n’est sans doute que le signe que celui-ci et la mère sont inséparables.

Le désir d’empêcher le spectateur de se faire des illusions par rapport à la tragédie peut être poussé plus loin, le spectateur ne doit pas oublier qu’il est au théâtre. Pourquoi ? Si il oublie qu’il est au théâtre cela risque peut-être de devenir insupportable pour lui de subir cette tragédie. Ici il y a tout d’abord un décalage constant entre la parole et l’action. L’action n’est souvent abordée que par la parole, les personnages racontent ce qu’ils ont vécu ou ce que d’autres vont peut-être vivre mais ils ne vivent pas en lien direct ce qu’ils disent. De plus si il y a des actions, elles ne doivent pas illustrer la parole mais plutôt en donner une version corporelle qui peut-être très différente de celle racontée. Et la vérité sur ce qui s’est passée se trouve sans doute entre les deux. Ce décalage n’est là que pour rappeler au spectateur qu’il est au théâtre, que cette pièce lui propose des regards différents, décalés, contraires peut-être et que c’est à lui de créer son histoire, son interprétation, à lui de faire les choix.


La ville - description

La ville aujourd’hui semble vide de n’avoir jamais eu de population. En être certain. Que ces personnes absentes cela ne dérange pas puisque les murs sont là. Ils sont là raides à celui qui plus haut se fera remarquer donc un peu exister, et ils existent. Où sont ces personnes absentes, dans les ombres des murs, dans les souvenirs des murs. Et les murs sont leurs souvenirs. Les murs cachent les personnes absentes qui se mettent à exister à travers eux. Une existence comme un souvenir au début un peu triste puis plus horribles que l’absence même. Quand de ce silence de ce vent qui chante entre les murs entendre de nouveau les bruits oubliés des pas des personnes absentes, des moteurs de leur véhicule, des vibrations de leur voix, des cris aujourd’hui suspendus des enfants. Tout cela Sprechgesang par le vent conteur de ces légendes. Parce que les murs maintenant parlent de toutes leurs cicatrices et de ce qui les torturent.
Les nombreuses pluies, crachins, giclées, mouillettes, averses, larmes, pissettes, pleureuses, giboulées, grêles, flocons, pellicules, vaches qui pissent, tempêtes, cascades en torrents, toutes les marques humides, douces ou griffantes. Les pluies accompagnées ou non du tonnerre. On se souvient du Tonnerre aussi et de la pluie noire qui suivit.
Quelques rigoles entre les murs que la pluie alimente. Les suivre parce que soif dans l’espoir de voir quelque chose naître et vivre de cette eau. De savoir si elle est bonne. Du plaisir de la sentir fraîche et parfumée des murs et des pierres redessinés après la chute. Du plaisir de goûter la ville. Les pieds nus dans l’eau froide du souvenir qu’on les lave pour entrer. Elle accueille les pieds. Puis courir que l’eau hors des rigoles de nouveau tombe sur les murs et les pierres, les pavés et la terre.
Là l’ombre d’un enfant. Là l’ombre de sa mère qui court le sauver. Il y a tant de photographies d’ombres sur ces murs en attendant le retour des personnes absentes qui les ont oubliées. Là cette ville en ruine où la vie figée.

Portfolio

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