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Théâtre

Ecrire du théâtre, c’est d’abord écrire. Comme n’importe quoi d’autre. A chaque écrivain de trouver ses contraintes, de définir ses exigences. Certains écrivent du théâtre sans y aller, sans trop connaître. D’autres s’imposent comme nécessité le fait de côtoyer le plateau. Il n’y a que des expériences personnelles, je dirais même isolées.

Je choisis les deux positions, je revendique d’être dans et hors du théâtre pour écrire. Que ce soit ou non du théâtre. Quand le théâtre apparaît au fil des mots, il me devient nécessaire d’être en contact avec des comédiens (corps-voix-espaces-adresse). Et là encore, je demeure dans et hors du théâtre. J’écris dans un théâtre intérieur, hors des espaces ainsi nommés, et dans ces espaces, hors de mon théâtre intérieur, ou du moins le violant. Ce qui se dit ensuite est sans importance. Comment j’apparais/disparais dans mes textes ? Est-ce que l’écriture est une expérience intime ? J’ai envie de dire : cela ne regarde que moi. J’ai envie de ne pas y répondre. Parce que cela ne change rien à mon travail de le taire ou non. Parce que cela ne participe pas de la rencontre que je désire entre le texte, les comédiens, les spectateurs, les lecteurs et les metteurs en scène. Une partie de l’expérience et de la rencontre ne peut être partagées car elle ne m’appartient pas. Justement écrire est un acte de dessaisi. Lorsqu’un metteur en scène monte un de mes textes, je suis pour une grande part absent, même si j’assiste à toutes les répétitions, même si j’interviens sur le texte, pour l’éclairer, le modifier. Là, mon travail est ailleurs. Ces temps pourtant me sont nécessaires, utiles. J’écoute, j’écris, je sommeille. Pour y être totalement, dans le théâtre, il me faudrait mettre en scène, c’est un autre travail. Et encore, y serais-je totalement ?

Ecrire, une expérience dont je n’ai pas le souvenir. Moments de concentration vif, épuisant, qui ne me laissent qu’un grand vide. Je ne saurai dire si je démultiplie ma parole pour animer des ombres ; si, comme certains textes philosophiques, j’instaure un dialogue avec l’autre, contradicteur, pour mettre en péril et en valeur une argumentation ; ou si je suis saisi par des voix qui parleraient en moi. Peut-être est-ce tout à la fois ? Ou beaucoup plus simple. Et, pour moi, ne pas répondre à ces questions, c’est aussi une lutte contre l’idée romantique de l’écrivain, de l’artiste, qui aujourd’hui encore pousse les politiques à nous voir miséreux, profiteurs, saltimbanques. Ne nous laissons pas nous mettre dans la rubrique surannée et si confortable pour eux des « poètes maudits », qu’ils aiment tant une fois que l’œuvre est posthume.

Dans un article, Salman Rushdie posait la question d’être dans ou hors de la baleine – allusion au Jonas. Il parlait de la position de l’artiste. Etre dans la baleine, c’est accepter l’étiquette si confortable déjà nommée. Pour être vivants et que nos voix s’expriment dans la puissance du théâtre, il nous faut être hors de la baleine. Arrêter de fuir, car la fuite est immobile, mais proposer un véritable voyage dans les mots, dans les corps et dans l’espace dit clôt du théâtre.

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