Les croix en fer - cimetière des fous - photographie Loïc Le Loet

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Je me souviens de ces blessés de guerre, j’en voyais tous les jours qui erraient dans l’hôpital près de chez mes parents, qui erraient comme des fous.
« – Ils sont fous mon chéri »
C’est ma mère qui me le répétait sans cesse quand elle sentait que je les observais malgré son interdiction. Ils me fascinaient, je m’en souviens, mais était-ce pour autant malsain qu’un enfant s’intéresse à ces pauvres types, blessés de guerre, le cerveau était touché, certains avaient juste des troubles de langage ou des troubles physiques, certains aussi n’étaient plus que des loques, des légumes, c’est ainsi que je les entends nommer aujourd’hui dans les hôpitaux.
Je revois ces corps cadavériques qui marchaient comme ils pouvaient dans le parc, quelques uns restaient hagards devant le cimetière où reposaient anonymement la plupart du temps leurs défunts compagnons de folies.
« – Ce sont des mutilés de 14-18, mais c’est le cerveau qu’ils ont perdu »
Encore ma mère qui me disait ça. Un peu plus tard, je me souviens de m’être mis comme eux à regarder ce cimetière, étrange forêt de croix en fer, souvent sans nom ni date, je regardais comme eux le temps qui passe. Presque comme eux, car ils attendaient d’y être à leur tour, ce qui ne tardait pas en général, je l’ai appris récemment en faisant des recherches, car ils étaient mal nourris, on attendait qu’enfin ils meurent. Sans doute rappelaient-ils au monde, du moins à notre petite ville, le passé si proche, si destructeur, ce passé qui nous rattrape toujours. Et aussi, en contrepoint, ceux qui ne l’ont pas faite cette sale guerre, la grande guerre. J’étais trop jeune pour penser ça, je regardais le cimetière pensant qu’il allait se passer quelque chose, à un moment donné, que personne ne savait. Ils ne pouvaient pas être là, à regarder les croix en fer, juste pour rien, pour passer le temps en attendant la mort. Et j’attendais donc, et tout ce temps que je passais à attendre, j’essayais d’imaginer ce que cela allait être – souvent j’imaginais une lumière venant des profondeurs et qui allait leur rendre les bouts de cerveau manquants. Parfois je faisais aussi des cauchemars du genre de morts qui reviennent pour nous enlever à nous des bouts de cerveau, mais jamais je n’y pensais quand j’y étais, leurs visages ne m’inspiraient pas la terreur, ils attendaient d’être apaisés et je ne pouvais pas imaginer un apaisement autre que la guérison.
« – Ton père a été voir le directeur de l’hôpital. C’est inadmissible que l’on laisse ces gens se balader ainsi, si près de nos regards. »
Je ne l’écoutais déjà plus à cette époque, la suite me confirma ce choix.

Contrairement à eux, qui étaient là parfois depuis le début de cette grande guerre, blessés lors des premières batailles, je n’ai pas eu à attendre si longtemps, ce moment que j’avais tant de fois imaginé, cet instant où la der des der ne pouvait plus s’appeler ainsi. Là j’ai pu voir qui étaient vraiment les fous. Je m’étais dit en apprenant la nouvelle de cette encore guerre contre l’Allemagne : c’est donc ça qu’ils attendaient ! Une vengeance, contre leurs blessures, contre les allemands, contre les français aussi qui n’ont rien fait en 14/18 et depuis, ils attendaient cette guerre pour donner un sens à ce qui n’en avait pas : leur mutilation.
Mais la guerre, j’ai pu l’observer, ne les a pas apaisés, ils venaient pareillement regarder les croix en fer. Pire même qu’avant puisque l’administration, sans doute un peu encombrée par ces vestiges d’une guerre, d’une victoire, qu’il ne fallait plus commémorer, décida qu’il fallait les laisser mourir.
« – Le maréchal sait ce qu’il a à faire, nous devons aller de l’avant, reconstruire la France, rétablir la morale, épurer notre passé. »
Ma mère devenait folle je crois, elle ne savait plus quoi penser mais soutenait Vichy avec ardeur pendant que mon père, qui avait échappé déjà à la mobilisation, s’était retrouvé à travailler pour l’Etat, à la sous-préfecture je crois, je ne me souviens plus exactement, il suffirait de vérifier dans les archives. Par réaction que je définissais à l’époque comme patriotique, et contre Vichy sans trop en avoir conscience, je continuais à aller voir les mutilés, à les observer, à attendre face aux croix en fer, qu’il se passe quelque chose, pendant que derrière, dans les rues, sonnaient les pas des défilés militaires.

Je me souviens aussi qu’il y en avait quelques uns qui n’étaient pas si fous que ça, qui à force de me voir finissaient par me saluer, d’un sourire ou d’un petit geste, ils me regardaient, c’était leur unique langage. Je répondais de même, geste ou sourire, regard amical. Ils savaient ce qui se passait derrière les murs de l’hôpital, dans les rues où ne marchent plus que les ombres de ceux qui étaient avant des hommes. Après la défaite, je les ai sentis s’activer, me donnant des lettres à poster, ou à déposer directement dans des boîtes aux lettres. Sans le savoir il me faisait rentrer en résistance, une petite résistance. Puis apparurent de nouvelles têtes, plus jeunes parfois, qui faisaient semblant d’être malades parmi les malades. Sous les vêtements de l’hôpital qu’ils avaient dû enfiler, se cachait souvent une étoile jaune.
« – Grâce à l’étoile jaune, nous allons enfin savoir à qui se fier ! »
Ainsi commençait le nouveau laïus de mon père et de ma mère, qui voyaient dans ces nouvelles lois un moyen de les renvoyer tous en Israël, loin de nos richesses, de nos terres et de notre sang. J’ai su après que mon père connaissait la vérité sur ces voyages vers Israël, mes illusions sur ma famille sont elles-aussi parties en fumée. Je regrette cette image de douleurs incomparables, mais c’est ce que j’ai ressenti. A l’hôpital, les quelques malades pas si malades, sous le nez des infirmiers et de l’administration occupés ailleurs, aidaient les juifs à fuir. L’hôpital était une étape du long parcours qui allait généralement de Paris vers la Zone Libre. Mais les restrictions alimentaires finirent par trop affaiblir ces quelques fous résistants qui connaissaient encore une fois la reconnaissance d’un pays pour leur sacrifice, les sacrifiant ainsi une deuxième fois, les oubliant, obsédé par le désir de plaire à l’occupant.

« – Il faudrait les aider à mourir. »
Je sais à quoi mon père pensait. Et il n’a pas eu besoin de procès.
Lorsque toute la France a été occupée par les allemands, pour des raisons de sécurité, je ne suis plus retourné au cimetière, je suis entré en semi-clandestinité, je ne voyais que mes parents pour qui j’entretenais l’illusion d’être en accord avec leurs idées, leurs principes. J’ai eu beaucoup de chance d’échapper aux arrestations, n’ayant jamais été identifié, personne n’a pu remonter jusqu’à mes parents qui représentaient justement le contraire du ainsi nommé « terrorisme ». Mon père semblait haïr plus encore les résistants, car pour les juifs la solution était trouvée, et la population bien définie tandis que ces maudits résistants venaient de partout, donc de nulle part, fils d’ouvriers, de médecins, d’avocats, de marins…
A la libération, mon père a échappé au procès et à l’épuration publique, il avait disparu, je l’ai fait disparaître, anonyme, sous une croix en fer, de mes propres mains, une nuit. Ils n’étaient plus là les malades à attendre et il y avait de nombreuses nouvelles croix. Certaines n’étaient pas encore plantées, n’avaient pas encore leur corps à consoler. J’y ai creusé sa tombe, au milieu de tous, au milieu de fantômes qui j’espère lui feront des reproches éternellement.
Ma mère m’a supplié de l’aider, de ne pas la livrer aux autorités. Je lui ai dit qu’elle n’avait rien à craindre, sauf peut-être pour ses cheveux, mais elle n’a jamais su ce qui était arrivé à mon père, comment je l’avais étranglé dans son bureau, et récupéré ses papiers où figuraient les noms de ses collaborateurs, dont certains aujourd’hui encore osent prétendre qu’ils résistaient. Elle n’a jamais su, a cru qu’il était vivant, qu’il avait fui en Allemagne d’abord, avec les autres, puis en Argentine. Elle a sombré lentement dans la folie, et est morte dans cet hôpital aussi, bien après la guerre.
Et aujourd’hui, ma vie finissant, je reviens dans ce cimetière où je sais qu’il y a un salaud au milieu des autres tombes à même la terre, sans cercueil, ni honneur, que ce salaud mon père n’en méritait aucun et qu’il est finalement le seul ici à être à sa place.
J’emporte avec moi ce secret, ce silence étouffé.