© Raymond Coyne - « Locust Avenue, Masks On ») sur Locust Avenue à Mill Valley, en Californie, le 3 novembre 1918.

CONTRE NOUS

Théâtre – fragments d’histoires

Auteur : Erwan Tanguy
Année : 2024
Genre : Partition dramatique modulaire

PRÉSENTATION

« Contre nous » propose un théâtre de la perception, où la fragmentation du monde contemporain devient la structure même de l’écriture

Le texte se construit comme une partition dramatique plutôt que comme un récit linéaire. La parole y est envisagée comme une matière sonore, traversée par des ruptures, des saturations et des flux.

Le choix d’une structure fragmentée répond à une nécessité formelle : rendre compte d’un monde discontinu et médiatisé, où les expériences humaines se superposent plus qu’elles ne s’enchaînent. L’écriture adopte ainsi une logique modulaire : certaines séquences peuvent être recomposées sans altérer la cohérence globale de l’œuvre.

Ce dispositif vise moins à raconter une histoire qu’à produire une perception : celle de l’affaiblissement du lien humain dans un environnement dominé par les interfaces et les écrans. À travers cette fragmentation, la pièce tente de maintenir une forme de présence — physique, vocale, fragile — comme point de résistance.

EXTRAITS DU TEXTE

1. L’apparition des Fantômes (Fragment I-c)

Il y a souvent des fantômes dans les théâtres, c’est ainsi, c’est même presque le cœur de ces lieux, hantés qu’ils sont des textes qui y ont été déclamés, des actrices et des acteurs qui les ont traversés, des danseuses et des danseurs aussi, des musiques qui résonnent encore dans les veines figées des bois entourant la cage de scène. Les fantômes sont l’âme des théâtres. Ils peuvent endosser tous les rôles, changer de genre, de costume, en un clin d’œil…

F1 – Ce coup-ci, je suis mort.
F2 – Qu’est-ce que tu racontes encore ? 
F1 – Là, je joue un mort.
F2 – Oui mais, de toute façon, tu es mort. La première fois que tu as joué sur cette scène, enfin dans cette ville, c’était il y a plus de soixante ans, alors, je peux t’affirmer que là, tu es mort.
F1 – Mais je ne te parle pas de ça !

2. Le monologue de l’Épilogue

« Est-ce que nous sommes condamnés ? Est-ce qu’il n’y a pas la possibilité, même minime, de ne pas tomber dans la haine et la violence ? Nos sociétés s’effondrent dans le mépris, l’arrogance, préférant la sécurité à la liberté, se recroquevillant sur elle-même… Sommes-nous vraiment condamnés ? Allons-nous laisser les adorateurs de l’ordre vaincre et diriger nos quartiers, nos villes, nos campagnes, nos pays… Ils ont tué notre capacité à nous révolter et à nous battre. L’esclavage moderne passe par l’endettement. Nous finirons par vraiment y croire, que nous leur sommes redevables. Alors, si nous les croyons utiles à quelque chose, nous avons perdu et nous sommes condamnés. »

NOTE DRAMATURGIQUE - LES 5 ESPACES

La pièce s’organise autour d’un noyau intime (la cellule familiale) progressivement traversé et altéré par des forces extérieures :

  • a – L’Espace familial : Un huis clos numérique où la « distance qui tue » transforme les proches en statistiques.
  • b – L’Espace des témoins : Une humanité spectatrice, captive du flux des images et des mouvements sociaux.
  • c – L’Espace métaphysique : Trois fantômes (F1, F2, F3), « résidus mémoriels » habitant le plateau, qui interrogent la mission de l’art face au chaos.
  • d – L’Espace collectif : La ville et son orchestre, tentant de maintenir une harmonie malgré les rumeurs de coup d’État.
  • e – L’Espace de l’ombre : La manipulation politique invisible qui teste le « niveau d’acceptation » des citoyens.

Ces espaces ne sont pas étanches : ils se traversent, se contaminent et finissent par faire basculer le drame politique au cœur de l’intime.

FIGURES & DISPOSITIFS

  • Les Fantômes (F1, F2, F3) : Dispositif méta-théâtral. Ils constituent une instance de commentaire et de déplacement du regard, permettant de suspendre l’action et de reconfigurer la perception du spectateur tout en questionnant le rôle du théâtre.
  • Les Vivants (Le Père / Papy, La Fille / Elle, Le Fils / Julien) : Points d’ancrage émotionnels. Ils incarnent la vulnérabilité face au système, oscillant entre le devoir de mémoire et la peur panique du « dehors ».
  • L’Orchestre & les Musiciens : Un chœur muet dont la musique devient l’ultime langage de résistance lorsque les mots s’effondrent.

NOTE SONORE & ESTHÉTIQUE

Le son est le moteur premier de l’écriture. La pièce repose sur une écriture du souffle et une économie vocale où la diction est tendue, parfois heurtée ou contrariée par le silence.

L’architecture sonore oscille entre le bruitage du quotidien (clics de connexion, alertes, rumeurs urbaines) et la tension musicale, allant de l’Adagio de György Ligeti jusqu’à l’apothéose tragique du Concerto pour orchestre de Béla Bartók.